M. D'HERBES, THOMAS
THOMAS
Bonjour, monsieur d'Herbes; vous arrivez de bonne heure,
vous; toujours le premier, (n émonde les arbres ft arrose les fleurs.)
d'herbès.
Bonjour, Thomas; bonjour, agriculteur laborieux!... Voilà un mortel que la civilisation n'a pas corrompu! Heureux homme des champs!... il ressemble à une gravure du poëme de Delille... le calme de l'âge d'or l'environne; nos ambitions, nos soucis ne rident pas son visage candide! Fortuné laboureur !
THOMAS, ffi rapprochant.
Vous m'avez fait l'honneur de me parler, monsieur
d'Herbes?
d'herbès.
Non, mon ami; je respecte ton labeur... Que de naïveté sur ce front! Le paysan de Ville-d'Avray est semblable à la nymphe Aréthuse : il a gardé sa pureté native, en traversant la ligne du chemin de fer...
THOMAS, qui a cnUndu les derniers mois.
Pardon... excuses... monsieur... il y a peut-être un peu d'indiscrétion... mais ça va si mal cette année... Monsieur d'Herbes connaît le chef de gare de Ville-d'Avray, je crois? d'herbès.
Oui; il a été mon secrétaire trois ans.
THOMAS
Eh bien, monsieur d'Hcrbôs, parlez-lui un peu de moi... Je sais qu'il y a une place d'employé vacante à la station.
Mais tu t'exprimes très-bien, Thomas; tu ne parles pas comme un paysan d'opéra-comique...
THOMAS
C'est lé voisinage de la station qui nous forme ; c'est notre école primaire, à nous.
d'herbes.
Quelle aimable ingénuité! ■
THOMAS
Oh! nous sommes très-ingénus dans la grande banlieue de Paris.
d'herbes.
Restez toujours ainsi, heureux enfants de la nature!
THOMAS
Oui; mais il manque aux enfants de la nature l'uniforme bleu des employés de la station. Ah! quel bel uniforme ! et puis cent francs par mois, et rien à faire. On crie : « Les voyageurs de Paris ! » voilà tout le travail.
d'hERBÈS, à part.
Exploitons cette honorable ambition... (Haut.) Thomas^ tu seras placé; je parlerai pour toi au président de la compagnie.
THOMAS
Tout juste il est invité, comme vous, par madame, à la soirée de ce matin... Oh ! monsieur d'Herbes, permettez-moi de me mettre à vos genoux...
d'herbes.
C'est inutile... Quelle touchante abnégation!... Écoute... tu es depuis longtemps au service de madame Hortense de Valmont?
THOMAS
Depuis six ans... (a part.) Il veut me faire jaser, et il a besoin de moi. Bon !
D HERBES, après avoir regardé si personne 'écouU;.
Tu as donc connu son mari ?
THOMAS, feignant l'allendrissement.
Le pauvre mort! Oh ! oui! Quel homme!
d'hERBÈs:.
Noble sensibilité! Vertu exilée à la campagne!
THOMAS
S'il vivait, je ne serais pas dans l'embarras où je suis pour mes semailles d'octobre. Il est si difficile de trouver soixante francs, quand on ne les a pas !
d'herbes.
Aveu poignant!... (n ouvre sa bourse. — A pari.) Encouragcons l'agriculture... (Haut.) Thomas, voici pour les semailles d'octobre.
THOMAS
Oh! mon bienfaiteur...
d'herbes, montrant la maison.
Silence!... madame de Valmont pourrait nous entendre...
THOMAS
N'ayez pas peur; madame est trop occupée des préparatifs de sa soirée matinale de musique. L'accordeur de pianos vient d'arriver, et il fait tant de tapage, qu'on n'entend que lui.
d'herbes.
Comme la nature rend observateur!... Sans le vouloir, Thomas, tu as eu bien souvent l'occasion d'entendre parler de madame de Valmont?
THOMAS
Tous les jours... sans le vouloir... Seulement, je prenais la peine d'écouter aux portes.
d'herbes.
L'aimable franchise!... Et que dit-on, en général, quand on parle de ta belle et jeune maîtresse?
THOMAS, feignant de chercher.
Dame ! l'autre jour, on disait qu'elle devait donner une dot à ma fiancée... Jeannette... la rosière de l'an dernier... une pauvre fille qui n'a que sa vertu, et, avec cela, on ne fait pas crédit pour le trousseau chez la lingère... d'herbes.
Quelle naïve satire de nos mœurs!... Et ta rosière a-t-elle reçu la dot ?
THOMAS
Non... c'était un faux bruit, (u «ngioie en sourdine.) Jeannette va entrer au Conservatoire...
d'herbès.
Elle a de la voir?
THOMAS
Beaucoup... Oh! si vous l'entendiez crier!... des cris de locomotive!... Et me voilà veuf avant le mariage! veuf à trente ans !
Pauvre garçon!... (a pan.) Ce désespoir peut servir mes intérêts., {am.) Thomas, je me charge de la dot...
THOMAS
Oh !... donnez moi vos mains que je les baise 1 d'herbès.
Et voilà les hommes qu'on ose appeler des paysans!... Écoute, Thomas... Tu as entendu tenir des propos... légers sur madame de Valmont?...
THOMAS
Oh ! ma foi, non! quant à ça, je vous jure que madame jouit d'une bonne réputation de veuve. Il n'y a qu'une voix sur son compte. Tout le monde dit que madame est trèscoquette...
d'herbès, Iressaillanl.
Sais-tu ce que signifie ce mot?
THOMA?
Non... mais, puisque son mari même le prononçait en riant, je pense que c'est un mot lionnète. d'herbes..
Heureuse ignorance!
THOMAS
Mais, tenez, monsieur d'Herbes, vous connaissez bien ce petit freluquet de farceur qui cliange de gilet et de cheval tous les jours?...
Ernest Passebon...
THOMAS
Oui, ce tapageur de la ville avec qui vous vous regardez tous deux comme...
D HERBtS, d'un Ion comiquemenl fier.
Deux lions...
THOMAS
De faïence, oui, tout juste... Eh ben, l'autre soir, en quittant madame à la porte du parc, il lui a dit : « Vous êtes la plus charmante des coquettes!...» et madame riait comme une folle... Moi, le lendemain, j'ai essayé de dire à ma fiancée : « Tu es une coquette; » mais, comme elle ne comprend pas le français de Paris, elle m'a donné un soufflet avec le poing.
d'hERBÈS, à part.
Une coquette! toujours le même mot !... Qu'est-ce que la femme? Une rose sans cœur!... Bonne définition... (Haut.) Écoute encore, Thomas... tu as connu feu M. de Valmonl; était-ce un homme vertueux ?
THOMAS
Oh ! pour ça, oui, monsieur, très-vertueux; il me donnait
un louis d'or toutes les fois qu'il venait seul à Villed'Avray.
d'herbes.
Seul, dis-tu?
THOMAS
Oui, seul, avec une cousine qui avait un voile vert... « Celte cousine, me disait M. de Valmont, est brouillée avec ma femme; ainsi, je ne suis pas avec elle; je suis seul; voilà vingt francs... » Oh! très-vertueux! d'herbes.
C'est bien, Thomas... remets-toi au travail; je suis content de toi.
THOMAS
Et moi, je serai content de vous, monsieur d'Herbes, (ii remonte la scène.)
d'herbès.
L'homme des champs a subi une transformation qui...
TH0M.\S , descendant la scène.
Si vous ne voulez pas voir M. Ernest Passebon, je vais le dépayser dans le parc. Il descend de cheval à la grille du chemin.
d'herbès.
Au contraire, laisse-le venir, ce jeune homme... (a part.) En voilà encore un que j'étudie sur le vif... (ii fait signe à Thomas de s'éloigner.) J'ai défini la nature de ce M. Ernest... Si vous aimez une coquette, redoutez l'homme frivole; c'est le plus dangereux des rivaux... Profond!...