‹ Théâtre de salonChapitre 126 sur 158 · SCÈNE PREMIÈRE LÉON D'ORVIGNY, MADAME DE SAINT-MARC · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE LÉON D'ORVIGNY, MADAME DE SAINT-MARC

LÉON d'oRVIGNT.

Madame, vous voyez que je tiens parole.

MADAME DE SAINT-MARC

Je n'en ai jamais douté.

LÉON d'oRVIGNY.

Madame, excusez la trivialité de ma comparaison : il me semble que j'appartiens à cette classe de criminels graciés, qui sont obligés de faire chaque jour acte de présence chez un magistrat, pour lui prouver qu'ils n'ont pas rompu leur ban.

madame de saint-marc.

Votre comparaison n'est pas juste, monsieur; vous m'avez promis de vivre, et votre parole vous dispense de toute obligation. Je serai toujours charmée de recevoir vos visites une fois la semaine. Nous établirons ainsi entre nous des rapports de bon voisinage. Ce sera suffisant.

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LÉON d'oRVIGNY.

Madame, c'est vous qui avez fait la loi, et vous la violez le lendemain de sa promulgation !

MADAME DE SAINT-MARC

Les lois ne sont faites que pour être violées; demandez à tous les législateurs, qui les violent eux-mêmes depuis cinquante ans.

LÉON d'orvigxy.

Madame, votre compassion d'hier se change en ironie aujourd'hui. Eh bien, je vous ramènerai à la compassion.

(U fail un mouTement pour îorlir.)

Écoutez-moi, monsieur...

LÉON d'oRVIGNY.

Je vous écoule une dernière fois.

madame de saint-marc.

Connaissez -vous le monde?

LÉON d'orvIGNY.

Je ne connais pas ce que je méprise.

MADAME DE SAINT-MARC

Mais une femme ne méprise rien...

LÉON d'oRVIGNY.

Mon Dieu, madame, je sais ce que vous allez dire. Vous avez à votre droite la calomnie, à votre gauche la médisance, deux tristes voisines, j'en conviens : mais, comme le monde ne se gène pas pour vous, je ne sais pas pourquoi, madame, vous vous gênez pour lui !

MADAME DE SAINT-MARC

Ce matin, monsieur, ce matin, un article infâme a essayé

de flétrir mon honneur dans une gazette! En ce moment, mon nom sert de pâture à la voracité de la calomnie, et soulage les ennuis aristocratiques dans tous les châteaux voisins! Et vous voulez, monsieur, qu'une femme ait l'impossible courage de se mettre au-dessus de ces choses? Non, monsieur, non ! le monde est notre juge, un juge inique souvent, un juge qui met le plomb de la calomnie dans un plateau de sa balance, et la fleur de notre réputation dans l'autre plateau, et qui nous condamne après tout cela, c'est incontestable; mais il faut subir Tarrèt comme s'il était juste; car les femmes, ainsi condamnées, n'ont ni cour d'appel, ni cour de cassation.

Ah! le monde est ainsi; je suis charmé de ne pas faire sa connaissance. Vous m'excuserez donc, madame, si je transgresse les lois et les usages de ce monde qui m'est étranger, en vous proposant, avec ma brusque franchise, une chose qui rendrait muette la calomnie et la médisance.

MADAME CE SAINT-MARC

Proposez, monsieur, et voyons cette recette merveilleuse qui peut réduire au silence les bouches qui parleront toujours.

LÉON d'oRVIGNY.

Eh bien , madame, cette recette est toute naturelle ; un médecin moral peut l'écrire en deux mots.

MADAME DE SAINT-MARC

Écrivez les deux mots.

LÉON d'oRVIGNY.

Mariez-vous !

MADAME DE SAINT-MARC

J'attendais ces deux mots.

LÉON d'oRVIGNY.

Qu'en pensez-vous?

MADAME DE SAINT-MARC

Ils sont la préface d'une longue vie.

Vous redoutez bien les préfaces !

MADAME DE SAINT-MARC

C'est le livre que je crains.

LÉON d'oRVIGNY.

On se cotise deux pour le lire.

MADAME DE SAINT- MARC

fl y a toujours un lecteur de trop.

LÉON d'oRVIGNY.

Quand on a mal choisi.

MADAME DE SAINT-MAEC

Je ne suis pas heureuse aux jeux de hasard.

LÉON d'oRVIGNY. |

Madame, j'ai beaucoup réfléchi depuis ma folle équipée de l'autre jour. En commençant une seconde vie, j'ai voulu sonder le secret de ma premi(''re; et j'ai découvert que notre meurtrier, en ce monde, se nommait l'isolement. Cela m'a conduit à examiner le mariage comme hygiène morale. La nature met toujours le remède à côté de la maladie : elle met le mariage à côté du célibat. Je sais bien que l'hymen a toujours été en butte aux railleries, depuis que les anciens qui habillaient ce dieu d'une tunique jaune, jusqu'aux modernes qui le diiïament dans les comédies et les chansons; mais il faut bien que le mariage soit une excellente chose, puisqu'il a résisté, depuis Adam,

à tous ses ennemis. Le mariage n'est attaqué que par des fils ingrats, des célibataires incurables et des maris suspects. Le mariage, c'est la joie de la famille, la sérénité du lambris domestique, la même vie dans plusieurs âmes et la volupté sans remords. Voilà pourquoi j'ai adopté ce remède pour me guérir de mon isolement. Si le remède manque, le malade meurt. Vous êtes ma vie, et je vivrai par vous, si votre grâce me tend la main.

MADAME DE SAINT-MARC

Ah ! VOUS voulez parler sérieusement, soit; j'aime mieux la gravité que le badinage. Regardez la couleur de ce

ruban. (Elle montre un ruban noué à son corsage.) LÉON d'ORVIGNY,

C'est le seul et dernier indice de votre deuil de veuve.

MADAME DE SAINT-MARC

Mon deuil est légalement expiré, mais je le continue avec ce ruban. Aux yeux du monde et de la loi, je suis libre ; à mes yeux, je ne le serai jamais.

LÉON d'oRVIGNY.

Jamais!... c'est le mot de l'enfer; il faut donc, madame, laisser l'espérance à la porte en entrant ici ?

MADAME DE SAINT-MARC

J'exige aussi, monsieur, selon votre parole, que vous y

laissiez le désespoir en sortant. (Elle salue et va rentrer.) LÉON d'oRVIGNY.

Encore un mot, un seul, madame, au nom du ciel, cette fois.

MADAME DE SAINT-MARC

Un dernier mot mène toujours trop loin; et, pour la

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calomnie qui ne me perd pas de vue, nous avons dt-jà trop prolongé cet entretien, (eiib rentre.)

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