‹ Théâtre de salonChapitre 15 sur 158 · TOU · texte numérisé non relu

TOU

ERNEST, s'a53cyant.

Il s'essaye au métier de mai'i.

Ah ! M. d'Herbes va se marier?

, ERNEST

Oui, madame.

MADAME DE VALMONT

Tant mieux! il cherche le bonheur.

ERNEST

- Et n'en prend pas le chemin.

MADAME DE VALMONT

Vous connaissez donc la femme qu'il épouse?

ERNEST

C'est une femme.

MADAME DE VALMONT

Ah! monsieur, vous mourrez dans l'impolitesse finale.

ERNEST

Mais garçon au moins j'aurai vécu.

MADAME DE VALMONT

Quel âge avez-vous?

EBNEST.

L'âge de la femme de quarante ans; j'en ai vingt-cinq.

Et VOUS qui jugez si mal les femmes, vous croyez les connaître déjà?

ERNEST, la regardant amoureusement.

Une seule m'intéresse; celle-là, je la connais.

MADAME DE VALMONT, se levant.

Oh ! je vois que nous allons recommencer notre conversation de tous les jours.

ERNEST, se levant.

Non, madame; il y a du nouveau aujourd'hui, c'est ce qui peut faire excuser ma franchise.

MADAME DE VALMONT

Voyons l'excuse. ,

ERNEST

Vous allez vous marier.

MADAME DE VALMONT, riant aux éclats.

Mais vous mariez donc tout le monde aujourd'hui! l'état civil de Ville-d'Avray va vous poursuivre en contrefaçon... Et avec qui me mariez-vous?

ERNEST

Demandez aux échos. On ne parle que de cela dans ce faubourg de village sans portiers.

MADAME DE VALMONT

Les échos des villages racontent des fables comme les portiers des villes.

ERNEST

Et j'ai voulu me réserver le malin plaisir de donner ici tout à l'heure un congé h votre mari avant le oui fatal.

MADAME DE VALMONT, riant.

Ah ! j'épouse M. d'Herbes ?

LA COQUETTE. 4o

ERNEST

On ledit.

MADAME DE VALMONT

On le dit est toujours la petite préface d'une grande fausseté. Vos échos sont des menteurs.

ERNEST

Mais alors, madame, avec qui vous mariez-vous?

MADAME DE VALMONT

Avec personne... Vraiment, je suis entourée d'amitiés étranges! On dirait qu'il n'est plus permis à une femme de rester veuve.

ERNEST

Oui, madame; cela ne lui est pas permis.

MADAME DE VALMONT

Et qui le lui défend?

ERNEST

Ceux qui veulent l'épouser.

MADAME DE VALMONT

C'est la tyrannie du nombre.

On le réduit à l'unité.

MADAME DE VALMONT

Oui; à condition que cette unité portera votre nom ?

ERNEST

Et mon prénom.

MADAME DE VALMONT

C'est de la franchise, au moins.

ERNEST

Madame, si vous étiez une jeune fille en tutelle, j'enverrais des ambassadeurs à votre père; mais vous êtes veuve et libre de vos actions, je vous demande en mariage à vousmême...

MADAME DE VALMONT

Et je me refuse.

ERNEST

Ah ! je vous ai bien jugée, madame ; je sais la vie que vous aimez. Être riche, jeune, belle, charmante; prodiguer les sourires à égale portion ; prêter l'oreille à tous les adorateurs; savourer l'encens de tous les éloges; autoriser lerôve, refuser la réalité, c'est un jeu féminin que les déesses ont enseigné aux reines, et les reines aux coquettes. On a commencé par des statues de Paros, on a fini par des femmes de Paris. Les premières ont supprimé le cœur; les dernières n'ont pas réclamé. Elles ont accepté l'héritage avec le déficit.

MADAME DE VALMONT, souriant.

Vous êtes un observateur doué de la plus haute perspicacité. Vous êtes un digne élève de M. d'Herbes, notre illustre physiologiste; votre œil perce le marbre, la glace, la chair avec une égale facilité. Vous connaissez les femmes comme les dames d'un jeu de cartes. Je m'incline devant vous du haut de mon piédestal de déesse, et je vous prie de me donner, à moi aussi, un congé d'un instant, pour m'occuper de

mon petit concert. (Fausse sortie.)

ERNEST

Bien, madame; c'est fort ingénieux. Le congé que je vous donne ne congédie que moi. Je comprends la langue de la politesse raffinée, et je pars... (Fausse sortie.)

MADAME DE VAl.MONT, rimt.

Oh ! non ; vous restez. .Mon public n'est déjà pas assez nombreux à mon concert ; veuillez bien lui laisser un auditeur.

ERNEST

Vraiment, madame, vous mettez dans l'histoire la Circé

de la fable ; vous êtes une magicienne de salon... Mais... parlons un instant sur un ton sérieux...

MADAME DE VAT.MONT

Un instant, ce sera long, pour vous. Ne commencez pas; vous économiserez une minute.

ERNEST

Me permettez-vous d'essayer?

MADAME DE VALMONT

Soit. J'écoute avec patience, jusqu'à la fin de l'instant... Vous allez m'apprendre ce que je sais.

ERNEST

Non!... il y a des femmes charmantes qui se plaisent à jouer un jeu rempli de périls. Ainsi, moi, madame, j'aime depuis longtemps, et vous le savez mieux que personne, j'aime une jeune veuve dont le sourire ressemble à un encouragement, et qui pouvait d'un seul mot m'arrèter à ma première déclaration. Ce mot n'a pas été dit. Le sourire a continué. L'amour a pris des racines. Eh bien, madame, savez-vous comment ce jeu finit quelquefois dans le monde? Par des larmes, par le désespoir, par le deuil, par le remords... Avez-vous formé le dessein de pousser un homme aux tristes extrémités de ce badinage? Votre sourire attendra-t-il un gi'and malheur pour tourner au sérieux? J'attends une réponse, madame, et j'attends la \ie avec elle.

MADAME DE VALMONT

Voici ma réponse. J'ai dit ce seul mot qui devait vous arrêter à votre première déclaration. Ce même mot, je vous le redis chaque jour. Mon sourire est une habitude de visage qui, presque toujours) part d'un senihnent sérieux. Le sourire, chez les femmes, est voisin de la source des larmes. Voilà ce que les hommes ne savent pas. Quant aux conséquences d'un désespoir d'amour, je vous connais de-

puis les premiers ans de votre jeunesse, et je ne redoute aucun dénoûment fatal. Ceux qui veulent conquérir les femmes par une menace tragique ne réussissent jamais et vivent longtemps.

ERNEST, se parlant à lui-rat-me.

Ah ! oui! Elle me verrait mourir à ses pieds et elle resterait là, froide comme une statue de Pomone qui décore un jardin. Je la connais,

MADAME DE VALMONT

Mon Dieu! ces obsessions sont intolérables; les amis seuls tourmentent notre vie. Les ennemis se tiennent à l'écart, et, comme on ne les voil jamais, ils n'existent pas... De grâce, monsieur, je vous supplie d'être mon ennemi.

ERKEST, changeant de ton.

Vous ô(es piquée au vif, madame; alors je rétracte tout ce que j'ai dit

MADAME DE VALMONT

Pour me le redire demain, n'est-ce pas?

ERNEST

Je le rétracterai encore. C'est la logique des amoureux; c'est la faute de l'amour.

MADAME DE VALMONT, lui tendanl la main droite.

On vous pardonne et on vous offre la mairi de l'amitié.

ERNEST

Est-ce un à-compte?

MADAME DE VAI.MONT

Non, je paye tout, (lls se serrent U main )

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