SCÈNE XI
Les précédents, THOMAS.
THOMAS, une letlre à la main.
Le commissionnaire de la station apporte à l'instant cette lettre pour madame.
MADAME DE VALMONT, prenant la letlre.
C'est probablement encore une désertion. (Eiie m.)
KRNEST, bas, à Thomas.
Toi, reste, j'ai à te parler.
(Il l'emmène dans le fond et lui parle. — D'Herbès s'assoit sur le banc de la grille, médite profondément et écrit sur son calepin.)
MADAME DE VALMONT
Javais deviné!... c'est mon accompagnateur, M. Lambertini, qui s'excuse longuement... II me manque de parole; il ne vient pas.
Eh bien, nous ferons un concert de causeries.
MADAME DE VALMONT
Et mon programme ?
EDMOND
Il ne tiendra rien de ce qu'il a promis, comme tous les programmes.
MADAME DE VALMONT
Non, j'exige de vous un service.
EDMOND, s'incliiianl.
Le sen'iteur attend l'ordre.
MADAME DE VALMONT
Vous tiendrez le piano, vous accompagnerez.
(En ce moment, Ernest ouvre la grille du bois et sort furtivement en faisant un signe à Edmond. Thomas entre dans le pavillon.)
EDMOND, qui a TU le signe.
Moi! madame?... (Riant avec etrori.) Moi! remplacer M. Lambertini?
MADAME DE VALMONT
Nous écrirons Edmondini sur le programme.
EDMOND
Vous savez, madame, si je vous suis dévoué!...
MADAME DE VALMONT
Oui, je le, sais,"et je viens encore d'en acquérir une nouvelle preuve à l'instant même. Vous ne sauriez croire combien je suis joyeuse de vous retrouver en bonne amitié avec M. Ernest. Une maîtresse de maison n'aime pas à voir autour d'elle une petite société d'ennemis intimes qui attristent un salon par des tîgures froides et des épigrammes sourdes. Merci, monsieur Edmond; vous m'avez comprise ; votre bon sens a probablement fait des avances amicales à ce jeune fou; et, moi qui veux continuer dans le calme ma vie de veuve, je n'ai plus à redouter, grâce à vous, une petite guerre civile de salon... Eh bien, est-ce par un silence morne que vous accueillez mes remercîments ?
(Thomas sort du pavillon de gauche avec tontes sortes de précautions, et cachant les épées. Il disparaît par la grille du hois.)
EDMOND
C'est que, madame, vos remercîments , tout précieux qu'ils sont, ne donnent aucune espérance à mon...
MADAME DE VALMONT , interrompant avec vivacité.
Pas un mot de plus! nous allons nous brouiller... Aidezmoi à reconstruire ma matinée musicale qui s'écroule. Je fais un appel à votre dévouement, et je vous nomme mon accompagnateur.
EDMOND, souriant avec effort.
Breveté ?
MADAME DE VALMONT
Oui.
EDMOND, toujours du même ton.
Avec le sceau de vos armes, et votre signature sur vélin?
MADAME DE VAl.MONT.
Avec lettres patentes.
EDMOND
De Votre Majesté?
MADAME DE VALMONT
Tout ce qu'il vous plaira. J'accorde tout ce qui n'est pas sérieux.
EDMOND
On dit que l'amour est une chose folle : prenez garde, madame !
MADAME DE VALMONT
Finissez, monsieur, vous venez de prononcer un mot défendu.
EDMOND
J'attends mon brevet.
MADAME DE VALMONT
Très-bien! vous voilà revenu à la raison... Je vais vous adresser à mon secrétaire...
EDMOND
Oh! j'exige un brevet autographe, écrit tout entier de votre main, et avant le concert.
MADAME DE VA;.M0NT
Admirez ce ton impératif!... Ah! quel mari vous seriez !
EDMOND
Madame, vous venez de prononcer un mot défendu.
Nous voilà quittes... je suis aujourd'hui si heureuse, que je réponds à tout par des sourires, comme vous voyez. La joie me rend tolérante. L'harmonie règne autour de moi; mes amis se contentent de mon amitié; mes ennemis refusent mes invitations ; les femmes me permettent d'être veuve, les hommes d'être libre. Rien ne trouble la fête que me donne la belle saison, au milieu de mes arbres et de mes fleurs. Oui, je sens aujourd'hui que le bonheur n'est
pas un absent éternel. Le moment même approche, où mes amis cesseront de chanter sur foules les gammes le mot coquette à mes oreilles. C'est un mot qui nous fait sourire d'ahord, mais qui doit finir par nous irriter; il nous dépouille des plus précieuses qualités du cœur; et les hommes qui abusent de ce mot, dans leur courtoisie, semblent ignorer que les femmes ont reçu au berceau tous les trésors d'affection, de tendresse, de sensibilité, car elles naquiient pour être mères; et, dans ce monde de ruses et de perversité où elles vivent, avec des apparences de reines et des chaînes d'esclaves, si elles se dérobent à des obsessions souvent menteuses, ce n'est pas l'amour qu'elles redoutent, c'est l'amant.
EDMOND
Personne, madame, ne vous comprend mieux que moi, et l'amour...
SI.4DAME DE VALMONT, reprenant loul à coup le ton léger.
Ah ! j'oubliais... Monsieur l'exigeant, je vais vous rédiger votre brevet d'accompagnaleur. (EUe rentre à u maison.)
EDMOND, (il la suit des yeux.)
Je l'attends, madame! Ah!... et maintenant, allons au destin.
(Edmond se retonrne ponr marcher à la grille, et il est arrêté par M. d'Heibès, qui vient de quitter son banc de gazon, où il méditait en écrivant snr son calepin.)