SCÈNE V
LE COMTE RAYMOND, ,eui.
Ah : me voilà prAt! Ladj Katrina Warton peut arriver, je . uis là pour la recevoir; une adorable veuve dont le deuil ne tient plus qu'à un fil noir, une veuve que son mari doit hien regretter dans sa tombe! Oh! si c'était une Française, une Allemande, une Russe, une Hollandaise, je l'aurais aborî»^e hardiment, un beau soir, sur la pelouse de la rivière, .ivo(. une de ces phrases banales qui sont la courte préface d'un entretien éternel... Une Parisienne! Je lui aurais dit: « Madame, monsieur votre frère vous attend au Kursaal. — Monsieur, m'aurait- elle répondu avec un sourire de I aris, je n'ai point de frère. — Mille pardons, madame! à volie jeunesse, à votre grâce, à voire beauté, je vous ni prise pour la comtesse de Saint... Chose. » Un saint quelconque... Elle se serait inclinée. « Nous jouissons d'une soirée magnifique! » aurai.s-je ajouté. Elle aurait répondu : (( Magnifique! » comme la nymphe Écho. Et on continue deux heures, en causant de tout, excepté de l'amour, pour ne pas effaroucher. Le lendemain, on s'aborde à la promenade; le soir, on danse au Kursaal. Deux jours après, on épèle la première phrase d'une déclaration ; au bout de la semaine, on achève la tirade, et, à la fin de la saison d'été, on se marie pour supprimer l'hiver... Mais avec une Anglaise!... c'est bien autre chose!... Il faut ôtre pré-
ÊTRE PRÉSENTÉ. l»;l
sente... Présenté! c'est le mot des grandes dames de la haute vie et des blondes ladies du West-End. Si j'osais adresser un mot à lady Katrina, elle me terrasserait de son mépris, ou me lancerait au visage la foudre de son éventail. Et milady ne connaît personne, ne reçoit personne ; elle s'est fait une prison de son appartement de l'hôtel des Quatre-Tours, et c'est par hasard que j'ai appris hier au soir la visite qu'elle devait faire au château de Lahneck. Le livre des voyageurs m'a révélé son nom. Je suis amoureux sans espoir, faute d'une présentation officielle. Oh ! si elle pouvait se naturaliser Française, pour un jour seulement!... Voici l'heure... elle doit être arrivée depuis longtemps à Lahnstein, et elle ne doit pas tarder... (Aiunt à k fenêtre.) Ombrelle rose... figure d'ange, mantille de dentelle noire... C'est elle... avec sa grave compagne, qui est sérieuse et solennelle comme un quaker du genre féminin... Le cœur me bat, le souffle me manque, ma tête se couvre d'un nuage. Oh ! venez à mon aide, ombres des paladins de Lahneck et de Stolzenflels, vous qui avez conquis le cœur de tant de nobles châtelaines sans être présentés !