‹ Théâtre de salonChapitre 68 sur 158 · SCÈNE VI LE COMTE, LADY KATRINA, MISS AiNGÉLINA · texte numérisé non relu

SCÈNE VI LE COMTE, LADY KATRINA, MISS AiNGÉLINA

Miss ANGÉLINA.

Ma cousine , vous êtes une folle.

LADY KATEINA.

Mille fois merci du compliment !

MISS ANGÉLINA

Escalader cette montagne à pic, en plein soleil, à midi, par un chemin de chèvres, il faut avoir perdu la raison!

LAD Y KATRJXA.

Miss AngélinaWarton, ma cousine, à quelle heure fallaitil faire cette ascension pour ne rencontrer personne?

MISS ANGÉLINA

Il ne fallait pas monter du tout. Quelle nécessité y a-t-il de connaître ce nid d'aigle, perché dans les nuages?

LADY KATRINA.

Les Anglaises escaladent le mont Blanc; c'est bien plus haut.

Je n'aime que les rez-de-chaussée, moi.

LADY KATRINA. I

Il faut pourtant parler au gardien du château.

LE COMTE, arriranl du fond.

Madame veut -elle bien me permettre de me présenter à elle?

LADY KATRINA.

Oui... Pouvez-vous nous montrer le château deLahneck?

LE COMTE. 1

Dans tous ses détails, (a pari.) Me voilà présenté, (prenant le ton banal du cicérone.) Le château de Lalincck a été incendié, le 16 août 1688, par le maréchal de Boufflers. On achève la restauration de la chapelle, entièrement détruite par le feu; elle fut placée sous l'invocation de saint Martin, par Baudouin, archevêque de Trêves, sous le pontificat de Jean .\XIII... Maintenant, madame..

MISS ANGÉLIN.\ , d'un ton grave et sans regarder le comte.

Milady, s'il vous plaît.

LE COMTE , s'inclmant devant ladj Katrina.

Oh! excusez, milady... j'ignorais...

LADY KATRINA.

Madame ou niilady, j'accepte tout.

LE COMTE

Maintenant, niilady veut-elle monter au sommet de la tour?

Je suis \enue pour tout voir.

MISS ANGÉLINA

Encore monter !

LE COMTE

Oh ! ici, on monte toujours.

MISS ANGÉLIMA.

Jusqu'à quelle hauteur?

LE COMTE

Oh ! peu de chose... Deux mille toises au-dessus du niveau du Rhin.

Miss ANGÉLINA.

Rien que cela!

LE COMTE

La tour où vous allez monter n'a que deux cent trentecinq marches... Mais quelle vue!

Miss ANGÉLINA.

Je n'aime pas la vue.

LE COMTE

Milady veut-elle me faire l'honneur de me suivre? C'est l'heure où le maître du château fait arborer le drapeau anglais sur la courtine du Nord; un diapeau magnifique!

LADY KATRINA.

Allons, chère cousine, un peu de courage... Je me fais une fête de voir flotter notre drapeau en Allemagne.

Oh! ma nièce!... je rends justice à ta prudence!... Il est chose certaine, et de toute évidence Pour moi, que, si ton cœur eût un instant parlé La langue de l'amour à cet écervelé, Si tu n'eusses gardé ta réserve de femme, Cette nuit t'aurait mis le désespoir dans l'âme. Voilà les jeunes gens... les Gâtons d'aujourd'hui !

DELPHINE

C'est que je suis, mon oncle, en fureur contre lui ; Non pas de jalousie, au moins...

M. "-DE SAINVAL

Oh!...

DELPHINE

Mais je pense Qu'il a heurté de front les lois de la décence.

M. DE SAINVAL

C'est juste!...

DELPHINE

Que vingt ans ne donnent pas le droit De manquer de tenue envers qui que ce soit.

M. DE SAINVAL

Très-bien!...

DELPHINE

Et qu'une dame, étourdiment laissée De la sorte, a toujours raison d'être blessée.

J'approuve, de tout point, cette rancune...

DELPHINE

Ainsi,

•Je ne veux plus rester une minute ici...

Vous m'accompagnerez jusqu'au prochain village.

M. DE SAINVAL, un peu déconcerté.

Pourtant, il faut avoir moins de rigueur pour l'âge.

DELPHINE

Vous l'excusez?...

M. DE SAINVAL

Du tout!... je l'accuse!... Pourtant, A son âge, mon Dieu!... j'en aurais fait autant!

DELPHINE

Vous, mon oncle?... Non!...

M. DÉ SALNVAL.

Si...

DELPHINE, à pari.

Les liomaies sont atroces!

M. DE SAINVAL

Je fis un trait pareil la veille de mes noces.

Vous?...

M. DE SAINVAL

Oui, moi!... Cela fit l'entretien de Paris. Eh bien!... je fus, après, le meilleur des maris.

DELPHINE, au comble du dépit.

Mon oncle, voulez-vous m'accompagner ?

M. DE SAINVAL

Cela ne sera rien.

Ah ! mon Dieu !..

Demeure,

DELPHINE, outrée.

Voulez-vous que je meure?

M. DE SAINVAL

DELPHINE, se jeUnl sur un fauteuil.

Donnez-moi de l'air!... Ah! j'en mourrai.

M. DE SAINVALj appelant.

Quelqu'un!...

DELPHINE, se levant.

Ne criez pas!...

Je t'accompagnerai...

DELPHINE

Je ne veux plus partir !

M. DE SAINVAL

Nous resterons.

DELPHINE, à part.

Infâme!...

Si jeune el si cruel!... Je veux voir cette femme! Elle est peut-être là!... dans le salon voisin...

M. DE SAINVAL, à part.

C'est fort clair maintenant; elle aime mon cousin.

(On entend un son de cor.) DELPHINE

Mon oncle, entendez-vous?...

M. DE SAINVAL, écoulant.

Oui, j'entends...

DELPHINE

, Je suis morte!.

M. DE SAINVAL, à la porte à droite.

Écoute donc!... je crois qu'on vient...

DELPHINE

Par cette porte?

C'est le pas d'une femtae... un pas\if et léger... Restons; je veux la voir, je veux l'interroger...

DELPHINE

Oh! non!... pourquoi troubler leur rendez-vous? C'est elle! La dame du castel...

M. DE SAINVAL

Oh ! dame ou demoiselle, Je veux la voir!

DELPHINE

Mon cnclel... au nom de Dieu... sortez! Laissez-moi seule, ici... seule...

M. DE SAINVAL

A tes volontés!

(il foH par la porte du fond.)

Page 1