‹ Théâtre de salonChapitre 8 sur 158 · I.A DUCHESSE · texte numérisé non relu

I.A DUCHESSE

En donnant le bonheur aux autres, on s'expose à perdre le sien.

LE COilTE.

Il s'agit d'un mariage.

LA DUCHESSE , piquée.

Raison de plus '....Comment, monsieur le comte, vous me connaissez depuis une heure, vous venez de me faire une confidence... une passion de Madras, de veuve de Malabar, de paradis terrestre, de visage rose, que sais-je! Et vous osez ensuite me demander en mariage à moi-même ?

LE COMTE , riant.

Ah! voilà un excellent quiproquo!... On dirait que nous jouons la comédie... J'aurais dû m'expliquer plus nettement... il s'agit de votre jardinier...

LA DUCHESSE , éclatant de rire.

Qui me demande en mariage?

LE COMTE, éclatant de rire.

Bon! le quiproquo fait son paroli... Mon Dieu! que celte gaieté fait du bien quand on est triste.

LA DUCHESSE

Et blessé à mort.

LE COMTE j éteignant son rire.

Cette gaieté me ressuscite.

LA DUCHESSE

Eh bien, vous me laissez ce jardinier sur les bras, maintenant ?

Votre jardinier est un grand homme en herbe... vous allez voir... Je lui montre une fleur dans la serre, et je lui ordonne par signe de la couper... Ce digne jeune homme recule d'horreur, et me dit en français pur, sans mélange

i'i THEATRE DE SALON.

d'opéra-comique : «Oh! monsieur! nous laissons mourir ici

toutes les fleurs sur leur tige. »

LA DCCHESSE.

C'est vrai !

LE COUTE

Et moi qui croyais avoir inventé cette théorie!... je me trouve un collaborateur dans un jardinier!... Aussitôt l'intimité^ s'établit entre nous. Il me fait des confidences de Némorin; il aime une Estelle du voisinage. L'amour existe des deux côtés; la dot nulle part. J'ofTre de donner la dot à ce vertueux Némorin qui ne vend pas ses fleurs au marché des momies, La permission de madame la duchesse est nécessaire ; je me charge de la demander, et j'arrive de trop loin pour subir un refus, n'est-ce pas, madame ?

LA DUCHESSE

Quelle est votre opinion sur le mariage, monsieur le comte ?

LE COMTE

C'est la seconde vie de la femme.

LA DUCHESSE

Et sur le célibat?

C'est la première mort de l'homme.

LA DUCHESSE. (Xouveau mouvement de surprise.)

Encore!... (a part.) Je crois toujours entendre mon mari.

LE COMTE

Eh bien, marions-nous ce pauvre amoureux?

LA DUCHESSE

Je n'y vois aucun obstacle.

LE COMTE , d'un ton doctorat.

L'agriculture a besoin de bras. L'industrie et l'armée enlèvent beaucoup d'hommes à la campagne. Chaque mariage de la banlieue est un travailde défrichement.

APRÈS DEUX ANS. 2â

LA DUCHESSE. (Monvement de surprise.)

Mais, monsieur le comte, est-il bien vrai que vous n'ayez jamais connu mon mari ?

LE COMTE

Ah! madame, j'ai épuisé toutes les formules de serment... Mais veuillez bien me dire, madame, à propos de quoi...?

LA DUCUESSE, interrompant.

A propos de rien... pour varier la conversation...

LE COMTE

Pardon, madame, je m'aperçois que j'abuse de vos précieux loisirs, et... (ll salue comme pour sortir.)

LA DUCHESSE , émue et le retenant par un signe.

Vous partez?

LE COMTE , avec une légèreté feinte.

Oui, madame... j'ai peu d'instants à passer à Paris, quatre ou cinq heures... Une audience de mon ministre...; une épaulette m'attend en Afrique, ou quelque chose de mieux, une balle de Kabyle, c'est-à-dire la guérison; vingt heures de chemin de fer, trente-six heures de paquebot, et le remède au bout. S'il n'y a pas de coups de fusil en Afrique, j'ai écrit à Gérard pour le prier de me préparer un lion.

Tout est prévu, (n salue et Ta sortir.)

LA DDCHESSE, le retenant encore d'une voix émue.

Et votre décision est irrévocable ?

LE COMTE

Le ministre peut m'accorder un sursis de vingt-quatre heures... voilà tout...

LA DUCHESSE

Ce n'est rien...

LE COMTE

Rien... mais j'aurai le temps d'envoyer la dot à votre jardinier.

LA DLXHESSE.

Alors, j'ai droit de compter sur une seconde visite.

LE COMTE

Je ne la promets pas. Un jour de départ est un jour sans loisirs...

LA DUCHESSE, à part.

Bien ! Encore un asiorae de M. de Valbreuse!... (Haut.) Votre visite m'apprend du moins qu'il y a des amitiés qui durent une heure.

LE COMTE

Les amitiés qui durent plus longtemps sont ambitieuses; elles veulent changer de nom.

LA DDCHESSE.

Mais, avec vous, on n'a rien à craindre. . A Madras, vous avez gagné le grade supérieur, en... amitié.

LE COMTE

Vous oubliez, madame, qu'en amitié supérieure, il faut être deux... et je suis seul depuis vingt-deux mois... Si je me présentais seul à l'état, civil pour me marier, le maire m'enverrait à Charenton.

LA DUCHESSE

C'est juste!... On ne recevrait pas l'ure quin contient les cendres de votre veuve.

LE COMTE

Mais, madame, ma veuve se porte très-bien, et je ne meurs pas d'amour pour une urne du Malabar, pour un boisseau de cendres ! Mon idole est vivante. Elle marche comme la grâce, elle parle comme la mélodie, elle cause comme l'esprit, elle enchante comme la beauté. Vivre à ses pieds serait le bonheur d'un roi ; vivre dans son cœur serait l'ambition d'un ange. L'homme obscur tremble devant elle et maudit le jour où il a rêvé l'impossible, comme l'esclave qui a vu, à travers une gaze, la favorite du harem. On

doit aimer cette femme, mais de loin, avec respect, sans mêler à son adoration les profanes pensées de l'avenir. On doit s'éloigner d'elle comme d'un péril, car un amour sans espoir brise les ressorts fragiles de la raison. L'homme, d'ailleurs, n'est pas digne de l'amour de celte femme. Il faudrait mériter sa possession comme la récompense d'une action sublime, inouïe, surhumaine; pour s'élever jusqu'aux délices de ce paradis, il faudrait avoir rendu un service à Dieu!

LA DUCHESSE, après un silence et luttant contre son émotion.

Voilà un monologue qui rend le duo impossible. L'unisson est brisé... Quel feu! quelle passion! quelle folie touchante! On disait que 1858 avait supprimé l'amour et gravé le trois pour cent sur la cote du cœur. Pure calomnie!... Et vous aimez ainsi cette constellation de l'Inde depuis deux ans?

LE COMTE

Deux ans et une heure.

LA DUCHESSE

Et une heure!... Ah! voilà un supplément inattendu!... Vous ne négligez pas les fractions.

LE COMTE

L'amour a inventé les minutes.

LA DUCHESSE

Bien ! (a part.) Encore une pensée du pauvre... (iiaut.) Ma foi, je m'y perds... Les énigmes m'ont toujours fait peur. Un

sphinx est ma bète noire. (eUc sassoltet se donne de la fraîcheur avec son

éventail.) Mousicur le couile... je ne suis pas arrivéeà l'âge où les vieilles femmes reçoivent une confidence, et, à cause de la date de ces deux ans, il m'est impossible de prendre ceci pour une déclaration. Si l'énigme a un mot, veuillez bien me le donner.

LE COMTE, donnant n la iiiiche?5e une empreinte de lire.

Le voici, madame.

I,A DUCHESSE. (Elle prend et lit.)

Secrétariat de V état-major... C'est la même empreinte!... Vous connaissiez mon portrait?

LE COMTE

Je l'aimais depuis deux ans... c'est ma vision de Madras. J'ai fait le tour du globe pour l'oublier, je m'en souvenais trop en arrivant.

LA DUCHESSE

Monsieur le comte, croyez-vous que, dans tout ceci, les convenances aient été bien observées de votre part?

LE COMTE

Madame, si les convenances avaient toujours été bien observées, un honmie n'aurait jamais dit à une femme : « Je vous aime; » une femme n'aurait jamais répondu : « Moi aussi, » et le monde finissait au commencement.

LA DUCHESSE

Oui; mais le monde est maintenant hors de danger, et l'amour ne doit être ni une ruse, ni une surprise; c'est un sentiment de respectueuse patience qui sait attendre son jour.

LE COMTE

La patience n'est pas la vertu des agonisants.

LA DUCHESSE

Mais la réserve est la vertu des femmes. On ne meurt pas de votre agonie, et la moindre faute nous tue, nous, dans notre honneur. Le monde est le seul juge qui ne pardonne jamais.

LE COMTE

Oh! madame, ceci est de l'ancien régime tout pur... maximes antérieures aux chemins de fer et aux paquebots à vapeur. Ce monde, ce vieux monde que nous habitons, est

séparé de l'Amérique par un ruisseau. Si le vieux monde nous tyrannise trop avec son vieux code, nous sautons sur le nouveau. On meurt dans celui-ci, on ressuscite dans l'autre. L'Océan est le chemin d'azur qui mène au paradis, et l'Amérique deviendra bientôt la Belgique des veuves en faillite. New- York est un Bruxelles nuptial.

LA DUCHESSE

Monsieur le comte, les douleurs et les tristesses, ces moroses compagnes, me retiennent encore ici.

LE COMTE

On reçoit à bord toutes les passagères, et il y a dans la faculté universelle un médecin qui guérit tout.

LA DUCHESSE

Son nom?

LE COMTE

Le temps.

Je le consulterai.

Bientôt?

Dans un an.

LA DUCHESSE

LE COMTE

Trop tard, (saïuani.) Je vais chez le ministre... Que dois-je

lui demander?... (s'avançant vers la porte.) LA DUCHESSE.

Un congé de six mois...

LE COMTE

Oh ! mieux que cela...

LA DUCHESSE

Illimité.

LE COMTE

C'est bien court!

LA DUCHESSE

Votre démission.

LE COMTE

Oui.

LA DUCHESSE

Et VOUS prendrez du service ailleurs.

Sous les drapeaux de l'amitié ambitieuse ?

LA DUCHESSE

Avec un grade supérieur, peut-être.

LE COMTE

Quelle promotion ! Je vole chez le ministre

LA DUCHESSE

Ecrivez à Gérard de décommander le lion.

LE COMTE, transporté de joie.

Par le courrier de demain.

LA DUCHESSE. (Fausse sortie.) Point d'adieu, mais au revoir. (Elle serre la main au comte.) LE COMTE, à part.

Ah! mon Dieu! mon succès me fait peur! J"ai un remords!... (Rappelant la duchesse, qui est sur le seuil de la porte de gauche.)

Madame la duchesse... madame... J'avais oublié... Excusezmoi... un sentiment de délicatesse...

LA DUCHESSE

Quel trouble! quel embarras!... Je ne vous reconnais plus... Voyons, rassurez-vous, monsieur le comte...

LE COMTE, présentant un calepin à la duchesse.

Ceci est à vous encore, madame... L'honneur me fait un devoir de vous le rendre.

LA DUCHESSE

Eh bien, ce petit oubli vous met au désespoii ?

LE COMTE

Ah ! madame !

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