‹ Theatre de Schiller;Chapitre 131 sur 335 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

JEANNE

Les armes reposent, les orages de la guerre se taisent; aux batailles sanglantes succèdent le chant et la danse; dans toutes les rues retentit la ronde joyeuse. L'église et l'autel brillent d'un édat de fête, des arcs s'élèvent, formés de verts rameaux, et autour des colonnes s'enlacent des guirlandes. La vaste enceinte de Reims ne peut contenir les hôtes qui accourent à grands flots à la fête nationale.

Et un même sentiment de joie partout éclate et domine, et une même pensée fait battre tous les cœurs. Ceux que naguère encore séparait une haine sanglante goûtent ensemble avec ravissement l'allégresse commune. Quiconque appartient à la race de France se sent aujourd'hui plus fier de son nom. La splendeur de l'antique couronne est renouvelée, et la France rend hommage au fils de ses rois.

Moi, cependant, qui viens d'accomplir toutes ces merveilles, le commun bonheur ne me touche pas. Mon cœur, à moi , est changé, détourné de sa voie ; il fuit loin de cette fête, il se tourne vers le camp des Anglais. Mes regards s'en vont errer parmi les ennemis, et il faut que je me dérobe à l'assemblée joyeuse, pour cacher la faute qui pèse sur mon cœur.

Qui? moi? moi, porter dans mon âme pure l'image d'un

homme? Ce cœur, que remplit une splendeur céleste, ose-t-il battre pour un terrestre amour? Moi, la libératrice de mon pays, 1& guerrière du Très-Haut , moi , brûler pour l'ennemi de mon pays? Osé-je bien le dire à cette chaste lumière ^es cieux, le dire sans mourir de honte? {La musiqvs, derrière la scène^ s'adoucit et se fond en une tendre mélodie.)

Malheur! malheur à moi! Quels accords! Comme ils séduisent mon oreille! Chaque son me rappelle sa voix, évoque à mes yeux son image!

Ah! que l'orage des combats me saisisse, que les dards volent et sifflent autour de moi, parmi les fureurs de la lutte ardente! Là, je retrouverais mon courage!

Ces voix, ces sons, comme ils s'emparent de mon cœur! Ils éteignent toutes les forces de mon âme, ils les fondent en désirs amollis, en pleurs de tendre tristesse.

{Après une pause ^ elle continue plv^ vivement :)

Devais-je le tuer? le pouvais-je, après avoir rencontré son regard? Le tuer? Plutôt j'aurais percé mon propre sein du fer homicide! Et suis-je donc coupable pour avoir été humaine? La pitié *est-elle un péché?... La pitié! L'écoutais-tu, cette voix de la pitié et de l'humanité, pour les autres aussi que ton glaive a immolés? Pourquoi s'est -elle tue quand le Gallois, ce tendre adolescent , te demandait la vie ? Cœur astucieux ! tu mens à la lumière éternelle ; ce n'est pas à la pieuse voix de la miséricorde que tu as obéi !

Pourquoi faut-il que j'aie rencontré ses yeux! que j'aie vu les traits de ce noble visage ! Malheureuse ! c'est par ce regard que ton crime a commencé. Dieu demande un instrument aveugle; tu devais, les yeux fermés, accomplir ta tâche! Dès qu'ils se sont ouverts. Dieu a retiré de toi son bouclier, les liens de l'enfer t'ont saisie! {Les flûtes reprennent la mélodie, Jeanne retombe dans une paisible tristesse,)

Douce houlette! oh! pourquoi t'ai-je échangée contre le glaive? Chêne sacré, pourquoi m'as-tu parlé par le murmure de tes

Page 1