‹ Theatre de Schiller;Chapitre 179 sur 335 · SECOND CHOEUR (BÉRENGER · texte numérisé non relu

SECOND CHOEUR (BÉRENGER

Elle voit avec bonheur s'élever de son sein un arbre florissant, qui à jamais se renouvelle par ses rejetons. Car elle a enfanté une race qui accompagnera le soleil dans sa révolution et donnera son nom au cours infini du temps.

(ROGER

Le bruit des peuples s'éteint, le murmure des noms ; le sombre oubli étend ses ailes plus noires que la nuit sur des générations entières.

Mais les fronts solitaires des princes brillent , éclairés toujours , et l'aurore les touche de ses éternels rayons , comme les sommets qui dominent le monde.

ISABELLA , s'avançant avec ses fils.

Abaisse ici tes regards , reine auguste du ciel , et tiens ta main sur ce cœur, pour qu'il ne s'élève pas, enflé d'orgueil. Car, dans sa joie, une mère peut aisément s'oublier, quand elle se mire dans l'éclat de ses enfants. Pour la première fois , depuis que je les ai enfantés, j'embrasse toute la plénitude de mon bonheur; car, jusqu'à ce jour, j'ai dû me contraindre, et faire deux parts des douces effusions de mon cœur; il me fallait oublier entièrement l'un de mes fils , quand je jouissais de la présence de l'autre. Oh! mon amour maternel est unique, et toujours mes fils étaient deux!... Dites, puis-je, sans trembler, puis-je m'abandonner au doux empire de mon cœur enivré? (il don Ma-

1. D'après rintentlon de Pauteur, les mots entre astérisques doTaient être ooais au théâtre. m

ou LES FRËRES ENNEMIS. 275

mtl ) Quand je presse tendrement la main de ton frère , ne te semble-t-il plus que j'enfonce un trait dans ton sein1{A dan Ci^ iar. ) Quand je repais mon cœur de sa vue , n'est-ce plus un larcin que je te fais?... Ohl je tremble malgré moi que cet amour même que je vous témoigne ne fasse qu'attiser encore les flammes de votre haine. ( Aprls Us avoir regardés l'un et Vautre en les interrogeant des yeux. } Que puis*je me promettre de vous ? Parlez! Dans quels sentiments êtes-vous venus ici? Est-ce encore votre vieille haine irréconciliable que vous apportez dans la maison de votre père , et la guerre attend-elle toujours là dehors , aux portes du palais , la guerre , enchaînée pour un instant à peine, et grinçant les dents sur son frein d'airain , pour se déchaîner bientôt avec une nouvelle fureur , dès que vous m'aurez quittée ?

LE CHŒUR (BOHÉMOMD).

La guerre ou la paix ! Les chances du sort sont encore cachées dans les ténèbres au sein de l'avenir! mais, avant que nous nous séparions , ce sera chose décidée , et nous sommes prêts et disposés pour l'une comme pour l'autre.

iSABELLA , promenant ses regards sur tout le cercle.

Et quel aspect terrible et guerrier! Pourquoi ces hommes ici? Est-ce un combat qui s'apprête dans ces salles ? A quoi bon cette troupe étrangère, lorsqu'une mère veut ouvrir son cœur devant ses enfants ? Jusque dans le sein d'une mère, craignez-vous donc les pièges de la ruse et la trahison perfide, que vous vous entourez si timidement de défenseurs ?... Oh! ces bandes farouches qui vous suivent, ces prompts ministres de votre colère.... ils ne sont point vos amis ! Ne croyez pas qu'ils aient en vue votre bien et vous donnent de bons conseils ! Gomment pourraient-ils, de cœur, s'accorder avec vous, avec des étrangers, des envahisseurs, avec la race qui les a chassés de leur propre héritage et s'est arrogé sur eux la domination ? Croyez-moi ! Chacun aime à vivre libre, à sa guise, selon ses propres lois, et Ton supporte avec une haine envieuse l'emph^e de l'étranger. Ce n'est qu'à votre puissance et à leur crainte que vous devez leur obéissance, qu'ils vous refuseraient volontiers. Apprenez à connaître cette race fausse et sans cœur ! La joie maligne que votre mal leur donne les venge de votre prospérité et de votre

grandeur. La chute de leurs maîtres, la ruine des dominateurs, est le sujet de leurs chants et de leurs entretiens; c'est là ce que le fils transmet au petit-fils, ce qui pour eux abrège les longues nuits d'hiver.... 0 mes fils ! Le monde est plein de haine et de fausseté! Chacun n'aime que soi. Ils sont incertains, et lâches, et mobiles, tous les liens formés par le fragile bonheur.... Le caprice dénoue ce que le caprice a noué.... La nature seule est sincère ! Seule, elle demeure à l'ancre, seule attachée au sol inébranlable, tandis que tout le reste flotte au hasard sur les vagues orageuses de la vie.... Le penchant vous donne un ami, l'intérêt un compagnon; heureux celui à qui la naissance a donné un frère!... La fortune ne peut le donner.... n a un ami que la nature même attacha à son être ; grâce à elle , ils sont là deux, contre un monde plein de guerres et de perfidies.

LE CHOEUR (GAÉTAN)

Oui, c'est une auguste chose (comment ne pas la vénérer?) que la royale pensée d'une souveraine! Elle considère avec une calme clairvoyance la conduite et les actions des hommes ; mais nous , une impulsion confuse nous pousse , étourdis et aveugles, à travers le tumulte de la vie.

ISABELLA , à don César.

Toi qui tires le glaive contre ton frère, regarde autour de toi, dans toute cette troupe , où est une plus noble figure que celle de ton frère? (A don Manuel. ) Qui, entre tous ces hommes que tu appelles tes amis , oserait se placer auprès de ton frère? Chacun des deux est le modèle de son âge ; ils ne ressemblent ni ne le cèdent l'un à l'autre. Osez vous regarder en face! 0 fureur de la jalousie, de l'envie! Tu l'aurais choisi entre mille pour l'aimer, tu l'aurais pressé sur ton cœur comme ton unique ami , et maintenant que la sainte nature te l'a donné , te Ta offert dès le berceau, tu foules aux pieds son présent par un superbe caprice , et attentes à ton propre sang , pour te prodiguer à qui vaut moins, pour Rattacher à l'ennemi, à l'étranger !

DON BfANUEL.

Écoute-moi, ma mère !

DON CéSAR.

Ma mère , écoute-moi !

ou LBS FRÈRES ENNEMIS. 277

ISABELLA

Ce ne sont point des paroles qui peuvent terminer cette triste querelle.... Il n*est plus possible ici de distinguer le mien et le tien, Toffense de la vengeance.... Qui pourrait encore retrouver Tantique et premier lit du torrent de soufre qui s*est débordé en flammes ? Tout ensemble est le terrible produit du feu souterrain ; une couche de lave a couvert d'une épaisse écorce le sain et bon sol, et nulle part le pied ne foule que les ravages.... Je ne veux suggérer à vos cœurs que cette seule pensée : le mal qne l'homme, dans la plénitude de sa raison, fait à un autre homme, se pardonne et s*expie à grand*peine, je veux le croire. L'homme s*obstine dans sa haine , et le temps ne peut changer la résolution qu'il arrête après mûr examen. Mais l'origine de votre querelle remonte aux premiers temps de l'enfance sans raison; son âge même devrait vous désarmer. Demandez à vos souvenirs ce qui d'abord vous a divisés: vous ne le savez pas, et, quand vous le découvririez , vous auriez honte de cette puérile discorde. Et pourtant c'est cette première lutte d'enfants qui., propagée par un enchaînement funeste, a tout produit, jusqu'aux plus récentes offenses du jour présent; car tous les actes les plus graves commis jusqu'à ce jour ne sont que les fruits du soupçon et de la vengeance.... Et cette guerre d'enfants, vous en voudriez continuer les combats, maintenant que vous êtes hommes ? (Leur prenant la main à tous deux,) 0 mes fils! venez, décidez-vous à effacer réciproquement le compte du passé ; car le tort est égal des deux côtés. Soyez généreux et remettez- vous l'un à l'autre la dette immense que vous ne sauriez acquitter. Le plus divin des triomphes , c'est le pardon. Jetez - la dans le tombeau de votre père , cette vieille ihaine de la première enfance. Que votre vie nouvelle soit consacrée au noble amour, à la concorde, à la réconciliation. {Elle recule cTun pas^ comme pour leur laisser entre eux la place de s'approcher l'un de rautre. Ils fixent Ums deux les yeux sur le sol sans se regarder.)

LE CHOEUR (GAÉTAN)

Écoutez le discours d'une mère qui vous exhorte; elle dit, en vérité, de graves paroles. A votre gré, cessez et terminez la querelle, ou , si vous le voulez, continuez-la. Ce que vous pré-

ferez esi pour moi la justice : tous êtes les maîtres et je suis le

serviteur.

ISABEIXA, après avoir gardé quelque temps le silence et attendu

vainement une manifestation des deux frères , reprend avec une

douleur étouffée.

Maintenant je ne sais plus rien. J'ai vidé mon carquois, épuisé les conseils, la force des prières. Il dort dans la tombe, celui dont la puissance vous domptait, et votre mère est là, impuissante, entre vous.... Achevez! vous avez plein pouvoir. Obéissez au malfaisant génie qui vous pousse, aveugles et furieux ; ne respectez pas le saint autel' du dieu domestique; faites de ce palais même qui vous donna le jour le théâtre de vos mutuels attentats. Sous les yeux de votre mère , exterminez-vous de vos propres mains, non par la main d'autrui. Corps à corps, comme le couple thébain , attaquez-vous l'un l'autre, et , luttant avec fureur , enlacez-vous d'une étreinte d'airain. Prenant vie pour vie, que chacun de vous triomphe , enfonçant le poignard dans le sein de l'autre , et , pour que la mort même n'apaise point votre discorde , que la flamme aussi , la rouge colonne de feu qui s'élèvera de votre bûcher, se divise et s'écarte, emblème affreux de votre mort et de votre vie. {Elle sort. Les Frères demeurent encore, comme avant y éloignés Fun de Vautre.)

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