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LES DEUX FRÈRES , LES DEUX CHOEURS

LE CHOEUR (GAÉTAN)

Ce ne sont que des paroles qu'elle a dites, mais elles ont brisé

dans mon sein dur comme le roc toute allégresse et toute ardeur.

Ce n'est pas moi qui ai versé le sang fraternel , je lève au ciel

des mains pures. Vous êtes frères! Considérez la fin!

BON césAR, sans regarder don Manuel.

Tu es le frère aîné, parle ! Je céderai sans honte au premier-né.

DON MANUEL, dons la même attitude.

Dis quelque bonne parole, et je suivrai volontiers le noble exemple que me donnera mon frère plus jeune.

DON CÉSAR

Ce n'est pas que je me reconnaisse plus coupable ou que je me sente même plus faible....

ou LES FRÈRES ENNEMIS. ^79

DON IfANUEL.

Qui connaît don César ne l'accusera pas de manquer de courage : s*il se sentait plus faible, son langage serait plus fier.

DON CÉSAR

L'opinion que tu as de ton frère est-elle aussi haute?

DON MANUEL

Tu es trop fier pour t'abaisser, moi pour mentir.

DON CéSAR.

Mon noble cœur ne supporte pas le mépris. Hais, dans le plus vif acharnement du combat, tu parlais dignement, je le sais, de ton frère.

DON BIANUEL.

Tu ne veux point ma mort; j'en ai des preuves. Un moine * s'offrit à toi pour me tuer traîtreusement: tu punis le traître.

DON césAR s'approche un peu.

Si je t'avais plus tôt connu si juste, bien des choses ne seraient point arrivées.

DON MANUEL

Et si j'avais su que ton cœur était si ouvert à la réconciliation, j'aurais épargné* bien des peines à ma mère.

DON CÉSAR

On t'avait dépeint à moi bien plus orgueilleux.

DON MANUEL

C'est la malédiction des grands que les inférieurs s'emparent de leur oreille trop ouverte.

DON CÉSAR, vivemenU C'est cela. Ce sont nos serviteurs qui ont tous les torts....

DON MANUEL

Qui ont aliéné nos cœurs par une haine amère....

DON CÉSAR

Qui portaient et rapportaient de méchants propos....

DON MANUEL

Envenimaient tous nos actes par de fausses interprétations....

DON CÉSAR

Entretenaient la plaie qu'ils auraient dû guérir....

DON MANUEL

Alésaient la flamme qu'ils pouvaient éteindre.

C'est nous qui étions égarés et trompés !

DON MANUEL

Uaveugle instrument de la passion d*autrui !

* DON CÉSAR

Est-il vrai que tout le reste est perfide?...

DON MANUEL

Et faux! Ma mère le dit, tu peux le croire!

DON CÉSAR

Alors je veux prendre cette main fraternelle.... (// lui tend la main,)

DON MANUEL la saisit vivement.

Je n'en ai pas de plus proche dans tout cet univers. (7b se tiennent par la main et se regardent quelque temps en silence.)

DON CÉSAR

Je te regarde, et, surpris, étonné, je retrouve en toi les traits chéris de ma mère.

DON MANUEL

Et je découvre en toi une ressemblance qui m'émeut et m'étonne plus encore.

DON CÉSAR

Est-ce bien toi qui as pour ton jeune frère un si aimable accueil, de si bonnes paroles?

DON MANUEL

Ce jeune homme au cœur d'ami, aux sentiments tendres, estce là ce frère haineux et malveillant? {Nouveau silence. Ils s'oublient à se contempler Fun Vautre,)

Tu prétendais à ces chevaux de race arabe, de l'héritage de notre père. Je les ai refusés aux chevaliers que tu m'as envoyés.

DON MANUEL

Ils t'agréent, je n'y pense plus.

DOU CÉSAR

Non, prends les chevaux; prends aussi le char de notre père; prends-les, je t'en conjure!

DON MANUEL

J'y consens, si tu veux prendre possession du château au bord de la mer, que nous nous sommes vivement disputé.

ou LES FRÈRES ENNEMIS. 281

DON céSAH.

Je ne le prendrai pas, mais je veux bien que nous Thabitions fraternellement ensemble.

DON MANUEL

Qu'il en soit ainsi ! Pourquoi posséder à part les biens, quand les cœurs sont unis?

DON CÉSAR

Pourquoi vivre plus longtemps séparés, quand, par notre union, nous serons chacun plus riches?

DON MANUEL

Nous ne sommes plus divisés; nous sommes réunis. (// se jette dans les bras de don César.)

LE PREMIER CHŒUR (gaétan), au second.

Pourquoi nous tenir encore éloignés comme des ennemis , quand nos princes s'embrassent avec amour? Je suis leur exemple et je t'offre la paix. Voulons-nous donc nous haïr éternellement? S'ils sont frères par les liens du sang, nous sommes les citoyens et les enfants d'une même terre. {Les deux Chœurs ïemr brassent.)

UN MESSAGER entre.

LE SECOND CHOEUR (bohemond), à don César.

Je vois, seigneur, revenir l'explorateur que tu avais envoyé. Réjouis-toi, don César! Un heureux message t'attend, car la joie brille dans les regards de celui qui vient.

le messager.

0 jour heureux pour moi ! heureux pour la ville , enfin délivrée de sa malédiction ! Mes yeux jouissent du plus beau spectacle. Je vois les fils de mon maître, nos princes, la main dans la main, converser paisiblement, eux que j'avais laissés en proie à la fureur du combat.

DON CéSAR.

Tu vois l'amour, comme un phénix rajeuni, sortir des flammes de la haine.

le messager.

Au premier bonheur, j'en ajoute un second! Mon bâton de messager reverdit, poussant des branches nouvelles.

DON CÉSAR , le menant à Vécart.

Dis-moi ce que tu viens m'apprendre.

LE MESSAGER

Cn seul jour rassemble toutes les joies. Celle qui étiit perdue, celle que nous cherchions, elle est trouvée aussi, Seigneur : elle n'est pas loin !

Elle est trouvée! Oh! où est-elle? Parle.

LE MESSAGER

C'est ici, dans Messine, qu'elle se cache.

DON MANUEL, toumé vers le premier Demi-Chœur. Je vois briller d'une ardente rougeur les joues de mon frère, et son œil étincelle. Je ne sais ce que c'est, mais c'est la couleur de la joie, et, heureux avec lui, je la partage.

DON CÉSAR, au Messager, Viens, conduis-moi!... Adieu, don Manuel! nous nous retrouverons dans les bras de notre mère; maintenant une pressante affaire m'appelle hors d'ici. (// veut sortir,)

DON MANUEL

Ne la diffère pas. Que le bonheur t'accompagne!

DON CÉSAR se ravise et revient.

Don Manuel ! Plus que je ne puis dire, ton aspect me réjouit.... Oui , déjà je le pressens, nous nous aimerons comme deux amis de cœur. Germe longtemps comprimé, notre amour fleurira plus vif, plus ardent, à la chaleur d'un soleil nouveau. Je réparerai la vie perdue.

DON MANUEL

La fleur promet de beaux fruits.

DON CÉSAR

Il n'est pas bien, je le sens et je me le reproche, de m'arracher maintenant de tes bras. Ne pense pas que je sente moins vivement que toi, si j'abrège brusquement cette heure douce et solennelle.

DON MANUEL j avec Une distraction visible.

Obéis à la loi du moment. Dès ce jour, toute notre vie appartient à l'amour.

Si je te découvrais ce qui m'appelle hors d'ici....

ou LES FRÈRES ENNEMIS. 283

DON MANUEL

Laisse-moi ton cœur! Garde ton secret.

DON CÉSAR

Qu'il n'y ait pas non plus désormais de secret entre nous; je veux que bientôt ce sombre et dernier pli s'efface. (Se tournant i>ers le Chcsur,) Je tous le déclare, pour que tous vous le sachiez ! La guerre est finie entre mon frère bien-aimé et moi. Je tiendrai pour ennemi , pour auteur d'une mortelle offense , et je baïrat , à régal des portes de l'enfer, celui qui rallumera , pour en faire jaillir de nouvelles flammes, l'étincelle éteinte de notre querelle.... Qu'on n'espère pas me plaire ou recueillir ma reconnaissance , en me disant du mal de mon frère , en relevant pour la lancer plus loin, avec l'empressement d'une perfide obligeance, la flèche empoisonnée de la parole rapide.... Elle ne prend point racine sur les lèvres, la parole étourdie qui échappe à la prompte colère ; mais , recueillie par l'oreille du soupçon , elle se glisse , comme la plante rampante , i)pussant ses jets à l'infini , et s'attache au cœur qu elle entoure de ses mille rameaux. Et ainsi les bons, les meilleurs finissent par s'engager dans des dissensions confuses et sans remède. (72 embrasse encore une fois son frère et sortj accompagné du second Chœur.)

DOxN MANUEL et LE PREMIER CHŒUR.

LE CHOEUR (GAÉTAN)

Seigneur, je te regarde, frappé d'étonnement, et j'ai peine aujourd'hui à te reconnaître. Tu réponds, par d'avares paroles, à grand'peine , au langage ami de ton frère qui vient au-devant de toi, le cœur ouvert et bienveillant. Tu restes là, perdu dans tes pensées, semblable à un homme qui rêve, comme si ton corps seul était ici , et ton âme bien loin. Qui te verrait ainsi , pourrait aisément t'accuser de froideur, d'indifférence orgueilleuse. Mais moi, je ne veux pas pour cela te taxer d'insensibilité, car tu portes autour de toi le regard serein de l'homme heureux, et le sourire se joue sur tes lèvres.

DON MANUEL

Que puis-je dire? que répondre? Mon frère, je le conçois, trouve des paroles. Un sentiment tout nouveau le saisit, le sur-

prend , il sent la vieille haine s'évanouir de son sein , et jouit avec admiration du changement de son cœur. Moi.... je n*ai pas apporté de haine en ces lieux , à peine sais-je encore pourquoi nous engagions cette lutte sanglante. Car, sur les ailes de la joie , mon âme plane au-dessus de toutes les choses de la terre; et dans l'océan de lumière qui m'environne, tous les nuages de la vie se sont évanouis, tout sombre pli s'est effacé.... Je contemple ces portiques, ces salles, et je me figure le joyeux saisissement de ma fiancée surprise, stupéfaite, quand je la conduirai , comme princesse et souveraine , par les portes de ce palais.... Jusqu'ici, celui qu'elle aime n'est à ses yeux que son amant. C'est à un étranger, à un homme sans nom , qu'elle s'est donnée. Elle ne soupçonne pas que c'est don Manuel, le prince de Messine , qui couronnera son beau front du diadème d'or. Qu'il est doux de rendre heureux ce qu'on aime , par la gloire et l'éclat d'une grandeur inespérée ! Depuis longtemps je me ménageais ce ravissement suprême. Sans doute , sa beauté sera toujours sa plus grande parure , mais la majesté ne peutelle parer encore la beauté? Le cercle d'or rehausse l'éclat du diamant.

LE CHŒtm (GAÉTAN).

Pour la première fois. Seigneur, j'entends ta bouche, jusqu'ici muette , rompre le sceau d'un long silence. Depuis longtemps je te suivais d'un regard curieux , soupçonnant un rare et merveilleux secret; mais je n'ai osé te demander ce que tu me cachais ainsi dans une profonde obscurité. Les joies ardentes de la chasse n'ont plus d'attrait pour toi , ni les coursiers se disputant le prix dans le cirque , ni les victoires du faucon. Tu disparais aux yeux de tes compagnons, toutes les fois que le soleil descend à l'horizon , et , de tout ce chœur , de nous tous qui toujours te suivons dans tous les dangers de la guerre et de la chasse , nul ne peut accompagner tes pas dans le sentier solitaire. Pourquoi, jusqu'à ce jour, enveloppes-tu de ce voile jaloux ton heureux amour ? Qui peut contraindre le puissant à dissimuler! car la crainte est loin de ta grande âme.

BON MANUEL

Le bonheur est ailé et difficUe à enchaîner, il ne se garde que sous les verrous. Le silence lui a été donné pour gardien, et il

ou LES FRËRES ENNEMIS. 285

s*envole rapidement , si l'indiscrétion , avant le temps , se hasarde à entr'ouvrir la porte. Mais maintenant que je suis si près du but, je puis bien rompre le long silence et je le veux faire. Car aux prochains rayons du matin elle sera à moi , et la jalousie du destin funeste n'aura plus sur moi nul pouvoir. Je ne me glisserai plus furtivement auprès d'elle » je n'aurai plus à dérober les fruits d'or de l'amour, à saisir la joie au vol. Le lendemain ressemblera au beau jour de la veille; mon bonheur ne sera pas comme ces éclairs qui passent d'un trait rapide et sont soudain dévorés par la nuit : il sera comme le cours du ruisseau , il coulera comme , du verre qui mesure les heures , coule le sable.

LE CHOEUR (GAÉTAN)

Nomme-nous donc. Seigneur, celle à qui tu as dû ce bonheur mystérieux , afin que nous vantions avec envie ton sort, et que nous honorions dignement la fiancée de notre prince. Dis-nous où tu l'as trouvée , où tu la caches , quel lieu lui offre ce secret asile. Car, dans nos courses vagabondes , nous parcourons l'Ile en tout sens, par les mille sentiers de Jia chasse, mais nul vestige ne nous a trahi ton bonheur , et je suis tenté , peu s'en faut, de me persuader qu'elle est enveloppée d'un nuage magique.

DON MANUEL

Je romprai le charme , car je veux qu'aujourd'hui même le soleil contemple ce qui fut caché. Écoutez donc et apprenez ce qui m'est arrivé. Il y a cinq mois, la puissance de mon père dominait encore dans cette contrée et courbait violemment sous le joug la tête opiniâtre de la jeunesse.. •• je ne connaissais que les joies farouches des armes , et le plaisir guerrier de la chasse.... Déjà nous avions chassé tout le jour au pied des monts boisés.... quand la poursuite d'une biche blanche m'entraîna bien loin de votre troupe. La bête timide fuyait par les détours de la vallée, à travers les buissons, les ravins, les halliers non frayés ; toujours je la voyais devant moi à la distance du trait , niais je ne pouvais ni l'atteindre , ni la tirer, jusqu'à ce qu'enfin elle disparut à mes yeux , à la porte d'un jardin. H'élançant soudain de cheval, je la suis avec ardeur; déjà je balance mon épieu, quand je vois l'animal effrayé couché tout tremblant

aux pieds d*une religieuse, qui de sa douce main le flatte et le caresse. Immobile, stupéfait, je contemple cette merveille, l'épieu à la main, le bras tendu pour le lancer.... mais elle me regarde de ses grands yeux, l'air suppliant. Nous demeurâmes ainsi muets, l'un en face de l'autre.... Combien de temps? je ne puis Tapprécier, car j'avais oublié la mesure du temps. Elle m'enfonça son regard profondément dans l'âme, et soudain mon cœur fut transformé.... Ce que je dis alors, ce que me répondit la ravissante apparition, ne me le demandez pas, car ce souvenir est loin de moi , comme un songe des premiers jours de l'enfance, du crépuscule de la vie. Quand je revins à moi , je sentis son cœur battre contre le mien. Alors j'entendis le son argentin d'une cloche, il semblait qu'il appelât à l'heure de la prière, et tout à coup, comme les esprits s'évanouissent dans les airs, elle disparut à mes yeux, et je ne la vis plus.

LE CHOEUR (GAÉTAN)

Ton récit, Seigneur, me remplit de crainte. Tu as fait un larcin à Dieu, touché, avec un désir coupable, la fiancée du ciel; car le devoir du cloitre est saint d'une sainteté terrible.

DON MANUEL

Je n'avais plus désormais qu'un chemin à suivre; mes désirs inquiets, chancelants, étaient enchatnés; l'objet de ma vie était trouvé. Et, comme le pèlerin se tourne vers l'Orient, où brille pour lui le soleil de la sainte promesse , ainsi mon esprit , mon ardeur se dirigeaient vers un seul point lumineux du ciel. Pas un jour ne s'élevait du sein des flots et ne s'y replongeait, qui ne réuntt deux amants heureux. L'alliance de nos cœurs s'était formée en silence. Seul, au-<[essus de nos tètes, le ciel, qui voit tout, était l'intime confident de mon bonheur ignoré ; nous n'avions besoin , du reste , du service de nul homme. C'étaient là des heures d'or, des jours bienheureux... « Mon bonheur n'était pas un larcin fait au ciel, car nul vœu n'enchatnait encore ce cœur qui se donnait à moi , comme mon bien , pour toujours.

LE CHŒUR (GA^TAN)4

Ainsi le cloître n'était que l'asile de sa tendre jeunesse « et non le tombeau de sa vie<

ou LES FRÈRES ENNEMIS. 287

DON MANUEL

Elle était un dépôt sacré, confié à la maison de Dieu, mais qu'on devait réclamer un jour.

LE CHŒUR (GAÉTAN)

Hais à quel sang se glorifie-t-elle d'appartenir ? car un noble cœur ne peut avoir qu'une noble origine.

DON MANUEL

Elle a grandi sans se connaître elle-même. Elle ne sait ni sa race, ni sa patrie.

LE CHOEUR (GAÉTAN)

Et nulle trace obscure ne peut-elle ramener aux sources inconnues de son être ?

DON MANUEL

Elle est d'un noble sang, ainsi le confesse le seul homme qui soit instruit de son origine.

LE CHOEUR (GAÉTAN)

Ouel est cet homme? Ne me cache rien; car, si je ne sais tout, je ne puis te donner d'utiles conseils.

DON MANUEL

Un vieux serviteur se présente de temps en temps, seul messager entre la fille et la mère.

LE CHOEUR (CJaÉTAN).

De ce vieillard tu n'as rien appris ? La vieillesse a le cœur timide et se plaît à parler.

DON MANUEL

Jamais je n'ai osé céder à une curiosité qui pouvait compromettre mon bonheur mystérieux.

LE CHOEUR (GAÉTAN)

Mais quel était le sens de ses discours, quand il venait visiter la jeune fille T

DON MANUEL

11 la consolait, d'année en année, par l'attente d'un jour qui doit tout éclaircir.

LE CHŒUR (GAÉTAN)

Et ce temps qui doit tout éclaircir, ne l'a-t-il pas désigné par quelque indice plus précis 1

DON'BfANUEL.

Depuis quelques mois, le vieillard la menaçait d'un prochain changement dans sa destinée.

LE CHOEUR (GAÉTAN)

Il menaçait, dis-tu? Tu crains donc d'être éclairé d'une lumière qui ne te réjouisse point?

Tout changement effraye celui qui est heureux. Où il n'y a point de gain à espérer, on craint de perdre.

LE CHŒUR (GAÉTAN)

Mais cette découverte que tu redoutes peut aussi apporter à ton amour des signes favorables.

DON MANUEL

Et de même elle pouvait ruiner mon bonheur. Voilà pourquoi j'ai pris le parti le plus sûr, celui de la prévenir.

LE CHOEUR (GAÉTAN)

Comment , Seigneur ? Tu me remplis de crainte, et malgré moi je tremble que tu n'aies été trop prompt.

DON MANUEL

Déjà dans ces derniers mois le vieillard laissait entrevoir, par des signes mystérieux, que le jour n'était plus loin qui la rendrait aux siens. Mais depuis hier il s'est exprimé clairement, il a dit qu'aux premiers rayons de la matinée prochaine.... or c'est le jour qui luit maintenant.... son destin se déciderait 11 n'y avait pas un moment à perdre, ma résolution fut bientôt prise et bientôt exécutée. Cette nuit, j*ai enlevé la jeune fille et je l'ai conduite secrètement à Messine.

LE CH(»:UR (GAÉTAN)

Quelle audace! quel téméraire attentat!... Pardonne, Seigneur, la libre sévérité de mon jugement ; mais tel est le droit de la vieillesse plus sage, quand la prompte jeunesse s'oublie témérairement.

DON MANUEL

Non loin du couvent des sœurs de la Miséricorde, dans la paisible solitude d'un jardin, oix la curiosité ne pénètre point, je viens à l'instant de me séparer d'elle, accourant ici pour me réconcilier avec mon frère. Je l'ai laissée seule en ce lieu, inquiète et craintive, et ne s'attendant guère qu*on la vienne chercher avec une pompe royale, et qu'on la place, aux yeux de tout Messine, sur le majestueux piédestal de la gloire. Car elle ne doit me revoir que dans l'éclat et l'appareil de la grandeur,

ou LES FRKRES ENNEMIS. 289

solennellement entouré de votre chœur chevaleresque. Je ne veux pas que la fiancée de don Manuel approche comme une fugitive sans patrie de la mère que je lui donne. Je veux l'introduire royalement, en princesse, dans le château de mes pères.

LE CHOEUR (GAÉTAN)

Ordonne, Seigneur! Nous attendons ton signal.

DON MANUEL

Je me suis arraché de ses bras, mais je ne serai occupé que d'elle. Car sur-le-champ vous m'accompagnerez au bazar où les Maures exposent en vente tout ce que l'Orient produit de nobles étofTes et de créations de l'art le plus exquis. Choisissez d'abord les sandales élégantes, parure et protection de ses pieds délicats; puis prenez, pour ses vêtements, ces merveilleux tissus de l'Indien qui brillent d'une blancheur pareille aux neiges de l'Etna, les plus voisines de la lumière du ciel, et qu'ils se répandent, légers comme la vapeur du matin , autour de sa taille de jeune fille, de son corps gracieux. Qu'elle soit de pourpre, brochée délicatement de fils d'or, la ceinture qui nouera sa tunique avec grâce au-dessous de son sein pudique. En outre, choisissez le manteau, tissu d'une soie brillante, qui éclate sous une pâle teinture de pourpre, et qu'une cigale d'or l'attache sur l'épaule.... N'oubliez pas non plus les bracelets, qui entoureront ses beaux bras de leurs cercles charmants ; ni la parure des perles et du corail, dons merveilleux de la déesse des mers. Qu'autour des boucles de sa chevelure se torde un diadème, formé des pierres les plus précieuses, où le rubis aux jets de flamme croise avec l'émeraude ses éclairs colorés. Que tout en haut, dans sa coiffure, soit fixé le long voile, qui, pareil à un nuage lumineux, flotte autour de sa taille éblouissante, et que la virginale guirlande de myrte achève et couronne ce bel ensemble.

LE CHOEUR (GAÉTAN)

Il sera fait, Seigneur, comme tu ordonnes, car tout ce que tu désires se trouve exposé au bazar, prêt et achevé.

DON MANUEL

Et alors amenez la plus belle haquenée de mes écuries; qu'elle soit blanche, d'un blanc lumineux, Xîomme les chevaux du dieu du soleil ; que la housse soit de pourpre, le harnais et la bride richement ornés de pierreries, car elle doit porter ma

«UllLLER. — TU. lu U

reine. Vous-mêmes, tenez-vous prêts à conduire chez moi votre princesse, dans tout Téclat de l'appareil chevaleresque, au son joyeux des fanfares. Je vais de ce pas m*occuper de tous ces apprêts ; que deux d'entre vous m'accompagnent et que les autres m'attendent.... Ce que vous venez d'entendre, gardez-le au fond de vos cœurs, jusqu'à ce que je rompe le lien de vos lèvres. {Il sort, accompagné de deux fwmmes du Chosur.)

LE CHOEUR (Gaétan).

Dis-moi, qu'allons-nous entreprendre, maintenant que nos princes ont cessé leur querelle, pour remplir le vide des heures et la longueur infinie du temps ? Il faut que l'homme ait pour la matinée prochaine une crainte, un espoir, un souci, pour qu'il puisse supporter le poids de l'existence et l'accablante monotonie des jours ; il faut que par un souffle rafraîchissant il ride et remue la surface stagnante de la vie.

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