‹ Theatre de Schiller;Chapitre 185 sur 335 · DON CÉSAR, BÉATRICE, LE CHOEUR · texte numérisé non relu

DON CÉSAR, BÉATRICE, LE CHOEUR

BÉATRICE, reculant avec effroi.

Malheur à moi! Que vois-je ? {Au même instant le Chosur erUre aussi. )

DON CÉSAR

Charmante beauté , ne crains rien ! ( Au Chcsur. ) Le dur aspect de vos armes effraye la tendre enfant.... Reculez et demeurez dans un respectueux éloignement! (A Béatrice.) Ne crains rien ! Taimable pudeur et la beauté me sont sacrées. (Le Chœur s*est retiré. Don César s*approche d'elle et prend^sa main.) Où étaistu ? Quel est le dieu dont le pouvoir t'a dérobée et cachée si longtemps ? Je t'ai cherchée, j'ai mis tout en œuvre pour te découvrir; dans mes veilles et dans mes rêves , tu étais l'unique sentiment de mon cœur, depuis qu'aux funérailles du prince je t'ai aperçue pour la première fois, pareille à l'apparition d'un ange de lumière.... Ce pouvoir par lequel tu m'as dompté n'a pas été un secret pour toi. Le feu de mes regards , le bégaiement de mes lèvres, ma main qui tremblait dans la tienne, t'ont révélé ton empire.... l'austère majesté du lieu interdisait un aveu plus hardi.... Le moment solennel de la consécration m'appela à la prière Je pliai les genoux , et, quand je me relevai, quand mon premier regard se tourna vers toi, tu avais disparu à mes yeux; mais, par la magie d'un lien tout-puissant, tu avais entraîné à ta suite toutes les forces de mon cœur. Depuis ce jour, je te cherche sans relâche, aux portes de toutes les églises et de tous les palais; dans tous les lieux publics et secrets où peut se montrer l'aimable innocence , j'ai tendu les filets de mes émissaires ; mais j'ai vu toutes mes peines demeurer sans fruit , jusqu'à ce qu'enfin aujourd'hui, guidée par un dieu, l'heureuse vigilance de mon explorateur t'a découverte dans l'église voisine. (A ce moment , Béatrice , qui , pendant tout ce temps , était demeurée tremblante et

détournait la tête , fait un signe d'effroi, ) Je t'ai retrouvée , et que mon âme abandonne mon corps , avant que je me sépare de toi ! Et pour saisir aussitôt et enchaîner le hasard , pour me préserver de Tenvie du destin , je m'adresse à toi , comme à mon épouse, devant tous ces témoins, et je te tends, pour gage, ma main de chevalier. (// présente Béatrice au Chœur, )

Je ne veux pas rechercher qui tu es.... Je ne veux de toi que toi-même , et n'ai nul souci du reste. Que ton âme est pure , comme aussi ton origine , ton premier regard me Ta garanti et attesté ; et , quand tu serais , par la naissance , humble entre toutes , il faudrait pourtant que tu fusses mon amour : j'ai perdu la liberté du choix.

Et pour que tu saches si, moi aussi, je suis mattre de mes actions et placé assez haut dans ce monde pour élever jusqu'à moi , d'un bras puissant, ce que j'aime, je n'ai besoin que de te dire mon nom.... Je suis don César, et, dans cette ville de Messine , nul n'est au-dessus de moi. ( Béatrice recule en frémissant. Il le remarque et continue après une courte pau^e, ) Je loue ton étonnement et ton modeste silence : l'humble pudeur est la couronne des attraits, car la beauté s'ignore elle-même , et s'effraye de sa propre puissance.... Je m'éloigne et t'abandonne àtoimôme , pour que ton esprit se dégage de sa frayeur ; car toute nouveauté soudaine , même le bonheur, épouvante. (Au Chc^r.) Rendez-lui les honneurs dus à mon épouse et à votre princesse : elle l'est dès ce moment ! Instruisez-la de la grandeur de son sort. Bientôt je reviendrai moi-même , pour la conduire dans ma demeure , d'une façon digne de moi et conmie il lui convient. {Il se retire. )

BÉATRICE et LE CHŒUR.

LE CHOEUR (bOHÉMOND).

Salut à toi, jeune fille , aimable souveraine ! A toi est la couronne, à toi la victoire!

Je te salue, comme destinée à perpétuer cette race, comme la mère florissante des héros futurs.

( ROGER

Trois fois salut à toi! Sous d'heureux auspices, tu entres,

ou LES FRÈRES ENNEMIS. 297

heureuse toi-raéme, dans une maison heureuse, que les dieux favorisent, où sont appendues les couronnes de la gloire, où le sceptre d*or, par une constante succession , passe de Taïeul à ses neveux.

(bohémond.) Ton aimable entrée va réjouir les pénates de la maison , ces graves et antiques génies, augustes et vénérés. Sur le seuil, te recevra Hébé, toigours florissante, et la Victoire d'or, la déesse ailée , qui plane sur la main du Dieu suprême , les ailes toujours tendues pour voler au triomphe.

(ROGER

Jamais la couronne de la beauté ne sort de cette race. Une princesse, en quittant la terre, transmet à celle qui la suit la ceinture des Grâces et le voile de la modeste pudeur. Mais à mes yeux est réservé le plus beau spectacle : je vois la fllle dans sa fleur, avant que la mère ait cessé de fleurir.

BÉATRICE,- s'éveillant de sa terreur.

Malheur à moi! A quelles mains le malheur m'a livrée! Parmi tout ce qui vit , dans celles-là surtout je ne devais pas tomber!

Maintenant je comprends Thorreur, le frisson mystérieux qui toujours me faisait tressaillir, quand on me nommait le nom de cette race terrible qui se hait elle-même d'une haine meurtrière, et s'acharne avec fureur contre ses propres membres. Souvent, avec épouvante, j'ai entendu parler des deux frères, et de leur haine de serpents , et maintenant mon sort affreux m'entraîne, pauvre victime, sans espoir de salut, dans le tourbillon de cette haine, de ce malheur. {Elle s'enfuit dans le pavillan du jardin.)

LE CHOEUR (BOHÉMOND)

Je porte envie au fils privilégié des dieux , au possesseur fortuné du pouvoir. Ce qui^a le plus de prix est toujours son partage , et de tout ce que les mortels louent comme magnifique et sublime , il cueille pour lui la fleur.

(ROGER

Des perles que le pêcheur recueille en plongeant au fond des mers , il choisit la plus pure. Pour le souverain on réserve ce qu'il y a de mieux dans les fruits du travail commun. Pendant

que les serviteurs se font leurs parts au moyen du sort, la plus belle lui est assurée.

(bohémond.) Mais il est un bien unique, son plus précieux joyau, laissons-lui de bon cœur ses autres avantages! celui-là, je le lui envie entre tous.... C'est de conduire chez lui comme épouse la fleur des femmes, de posséder en propre celle qui charme les yeux de tous.

( ROGER

Le corsaire , le glaive à la main , s'élance sur le rivage ; dans sa nocturne et soudaine attaque , il emmène les hommes et les femmes, et contente son farouche désir. La plus belle seule, il n'ose y toucher : elle est le bien du roi.

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