BÉRENGER
Ce fut aussi un enlèvement , comn}e nous le savons tous , qui entraîna dans un lit criminel l'épouse de l'ancien prince , car le père d'abord Tavait choisie , et , dans sa colère , ce chef de la race répandit sur le coupable hymen la terrible semence d'affreuses malédictions. Cette maison cache des horreurs sans nom, de noirs forfaits.
LE CHOEUR (GAETAN)
Oui, cela n'a pas bien commencé, et, croyez-moi, cela ne finira pas bien ; car , sous le soleil , tous les méfaits de l'aveugle rage s'expient tôt ou tard. Ce n'est point un hasard ni l'eflet d'un sort aveugle , si les deux frères s'acharnent à se détruire : le sein de leur mère a été maudit , elle devait enfanter la haine et la discorde.... Mais je veux le cacher et me taire; car les dieux vengeurs travaillent en silence : il est temps de déplorer les désastres , quand ils approchent et réellement se montrent. {Le Chcsur sort.)
La scène se transforme en un jardin, d*où la yue s*étend sur k mer.
D'un pavillon voisin sort Béatrice.
BÉATRICE. EUe va et vient avec inquiétiudef regardant de tous côtés.
Tout à coup elle s'arrête et écoute.
Ce n'est pas lui.... C'était le bruit des vents dont le soufDe se joue dans la cime du pin. Déjà le soleil s'abaisse vers l'horizon; je vois les heures qui se traînent d'un pas languissant, et un sentiment d'effroi me saisit. Ce silence même de la solitude m'épouvante. Rien ne se montre à moi , aussi loin que portent mes yeux. Il me laisse ici désespérer dans mon angoisse.
Et près d'ici j'entends, pareil à la cascade d'une digue, le bruit de la ville, su fourmille le peuple; au loin, j'entends la vaste
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mer, qui heurte ses rivages et s'y brise avec un sourd murmure. Toutes les terreurs viennent fondre sur moi ; je me sens petite au milieu de cette grandeur effrayante, et, emportée comme la feuille de Tarbre, je me perds dans Tespace sans bornes.
Pourquoi ai-je quitté ma paisible cellule ? Là , je vivais sans désirs inquiets, sans regrets! Mon cœur était tranquille comme la source de la prairie , vide de souhaits , mais non pauvre de joies. Maintenant, }e flot de la vie m'a entraînée; le monde me saisit dans ses bras de géant; j'ai rompu tous mes premiers liens, me fiant au léger gage d'un serment.
Où était ma raison? Qu'ai-je fait? Est-ce une illusion, un délire qui m'a saisie, égarée ?
J'ai déchiré le voile de la pudeur virginale; j'ai forcé les portes de ma sainte cellule. Un charme infernal m'a-t-il donc enlacée pour m'aveugler? J'ai suivi, dans ma fuite coupable, on homme, un ravisseur audacieux.
Oh! viens, mon bien-aimé! Où restes-tu? Pourquoi tarder? Délivre, délivre mon âme de sa lutte! Le repentir me ronge, la douleur s'empare de moi. Par ta présence et ton amour, rassure mon cœur.
Et ne devais-je pas me remettre entre les mains de celui qui , seul au monde, s'est attaché à moi ? Car j'ai été jetée dans la vie conmie une étrangère, et, de bonne heure, un destin rigoureux (je n'ose soulever ce sombre voile) m'a arrachée du sein maternel. Une seule fois j'ai vu celle qui m'a enfantée, mais son image s*est évanouie à mes yeux comme un songe.
Ainsi je croissais en silence dans un séjour silencieux, et me voyais, dans l'ardeur de la vie, associée à des ombres.... Tout à coup, il paratt à la porte du cloître, beau comme un dieu, viril comme un héros. Oh! il n'y a point de paroles pour dire ce que j'ai senti. Étranger à moi, il me venait d'un monde étranger; et à l'instant, comme s'il en eût été toujours ainsi, il s'est formé entre nous une alliance que jamais les hommes ne rompront.
Pardonne-moi, noble mère qui m'as donné le jour, si, prévenant l'heure marquée , j'ai , de mon plein pouvoir, choisi mon sort. Non, je ne l'ai pas choisi librement; il m'est venu trouver. Le dieu pénètre aussi à travers les portes fermées ; il a découvert un chemin pour entrer dans la tour de Persée; jamais le destin
ne perd sa victime. Fût-elle attachée à un écueil désert, aux colonnes d'Atlas , qui portent le ciel , un coursier ailé saura bien l'y atteindre.
Je ne veux plus regarder derrière moi , je n'ai point de foyer à regretter; je veux, aimant de toute mon âme, me confier à Tamour. Est-il un bonheur plus charmant que celui de Tamour? Je me contenterai bien volontiers de mon partage, je ne connais pas les autres joies de la vie.
Je ne les connais pas et ne veux jamais les connaître, ceux qui se nomment les auteurs de mes jours, s'ils doivent, mon bien-aimé, me séparer de toi. Je consens à rester pour moimême une éternelle énigme; j'en sais assez, je vis piour toi! {Devenaru attentive.) Écoute! le son de sa voix chérie!... Non, c'était l'écho et le bruit sourd de la mer qui se brise sur le rivage; ce n'est pas le bien-aimé! Malheur à moi! malheur à moi! Où reste-t-il ? Un frisson glacé me saisit. Le soleil s'abaisse de plus en plus; la solitude devient toujours plus déserte, et mon cœur à chaque instant plus lourd.... Où s'arréte-t-il? {Elle va ça et là avec inquiétitde.)
Je ne risquerai plus mes pas hors de la sûre enceinte du jardin. Une froide horreur s'est emparée de moi quand j'ai osé franchir le seuil de l'église prochaine. C'est qu'au plus profond de mon &me, lorsqu'on appelait pour l'heure de la prière, une force puissante me poussa à m'agenouiller dans le lieu saint, à invoquer la divine mère. Je n'ai pu résister.... Si un espion me guettait? Le monde est plein d'ennemis. La ruse, pour trahir la pieuse innocence , a tendu sur tous les sentiers ses filets trompeurs. Déjà je l'ai éprouvé en frémissant, lorsque, échappée à la sainte garde du cloître, je me suis hasardée, avec une coupable audace, parmi une foule étrangère. Là (c'était au jour solennel de la sépulture du prince), je payai cher ma témérité, Dieu seul m'a préservée.... quand ce jeune homme, cet étranger aux yeux de flamme s'approcha de moi , et , avec des regards qui m'effrayaient , qui , comme des éclairs , traversaient tout mon être, pénétra jusqu'au fond de mon cœur.... Un frisson d'horreur, quand j'y pense, glace encore ma poitrine! Jamais, jamais, avec le remords de cette faute ignorée , je ne pourrai regarder dans les yeux de mon bien-aimé. {Elle écoute,)
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Des voix dans le jardin! C'est lui, le bien-aimé! Lui-même! Cette fois, ce n'est pas une illusion qui trompe mon oreille. Le bruit approche, augmente! Dans ses bras! sur son cœur! (Elle court, les bras ouverts ^ vers le fond du jardin. Don César vieni au-devant d'elle, )