‹ Theatre de Schiller;Chapitre 187 sur 335 · ISABELLA, DON MANUEL, DON CÉSAR; DIEGO · texte numérisé non relu

ISABELLA, DON MANUEL, DON CÉSAR; DIEGO

se montre à la porte.

ISABELLA

Mais, voyez, mon digne serviteur est de retour. Approche, approche, loyal Diego! Où est mon enfant?... Us savent tout, il n'y a plus ici de mystère.... Où est-elle? Parle! Ne la cache pas plus longtemps. Nous sommes préparés à supporter la plus grande joie. Viens! {Elle veut aller avec lui vers la porte.) Qu'estce donc? Comment? Tu hésites? Tu gardes le silence? Ce n'est pas là un regard qui promette le bonheur ! Qu'as-tu ? Parle ! Un frisson me saisit. Où est-elle? Où est Béatrice? {Elle veut sortir.)

DON MANUEL, à part^ avcc surprise.

Béatrice!

DIEGO la retient.

Demeure!

ISABELLA

Où est-elle ? Cette anxiété me tue.

DIEGO

Elle ne me suit pas. Je ne t'amène pas ta fille.

ISABELLA

Ou'est-il arrivé? Par tous les saints, parle!

DON CESAR

Où est mi sœur? Malheureux, parle!

SCU1LL£A. — TU. Ul 20

DIEGO

Elle est enlevée ! ravie par des corsaires ! Plût au ciel que je n'eusse jamais vu ce jour!

DON MANUEL

Possède-toi, ma mère!

DON CÉSAR

Ma mère, du courage! Contiens-toi, jusqu'à ce qu*il t'ait tout appris.

DIEGO

Je partis rapidement, comme tu l'avais ordonné, pour franchir une dernière fois la route, si souvent parcourue, qui conduit au couvent.... La joie me portait sur ses ailes légères.

DON CÉSAR

Au fait!

DON MANUEL

Parle !

DIEGO

Et comme j'entre dans les cours bien connues du couvent, où j'étais entré tant de fois, que je demande impatiemment ta fille, je vois l'image de l'effroi dans tous les regards, et j'apprends avec horreur l'horrible attentat.... {Isabella tombe, pdle et tremblante, sur un fauteuil. Don Manuel s'empresse aiUour d'elle.)

DON CÉSAR

Et des Maures, dis-tu, l'ont enlevée? A-t-on vu les Maures? Qui a attesté le fait?

DIEGO

On a vu un vaisseau de pirates maures à l'ancre dans un:' baie, non loin du couvent.

Plus d'une voile se réfugie dans ces baies, pour échapper à la fureur de l'ouragan.... Où est le vaisseau ?

DIEGO

Ce matin, on l'a vu en pleine mer, gagnant le large à force de voiles.

DON CÉSAR

Dit-on que d'autres brigandages aient été commis?... Les Maures ne se contentent pas d'une seule proie.

ou LES FRÈRES, ENNEMIS. 307

DIEGO

On a emmené avec violence le troupeau de bœufs qui paissait en ce lieu.

DON CÉSAR

Gomment des brigands pouvaient-ils enlever secrètement, du milieu d*un cloître, une jeune fille enfermée dans une sûre enceinte?

DIEGO

Les murs du jardin du couvent étaient faciles à escalader, au moyen des degrés d'une haute échelle.

DON CÉSAR

Gomment ont-ils pénétré dans l'intérieur des cellules? car les pieuses nonnes sont soumises à une sévère clôture.

DIEGO

Comme elle n'était encore liée par aucun vœu , elle pouvait librement se promener en plein air.

DON CÉSAR

Et usait-elle souvent de cette liberté? Dis-moi cela.

DIEGO

Souvent on la voyait chercher la solitude du jardin. Aujourd'hui seulement elle a oublié le retour.

DON CÉSAR, après avoir réfléchi un momerU.

Un rapt, dis-tu? S'il était possible à des brigands de l'enlever, elle a pu fuir aussi de son propre gré.

ISABELLA se lèVÔ,

C'est la violence! c'est un rapt audacieux! Ma fllle ne pouvait, oubliant son devoir, suivre un ravisseur par un libre penchant de son cœur.... Don Manuel! don César! je comptais vous présenter une sœur; mais maintenant il faut que moi-même je la doive à votre bras héroïque. Déployez votre courage, mes fils! Ne souffrez pas paisiblement que votre sœur soit la proie d'un brigand audacieux.... Prenez les armes! Équipez des navires! Explorez toute la cAte! Poursuivez le ravisseur sur toutes les^ mers ! Il vous faut conquérir votre sœur !

DON CÉSAR

Adieu ! Je vole à la vengeance, à sa découverte! (K sort.)

DON MANUEL, s'iveillant (Tune distraction profonde ^ se tourne

avec inquiétude vers Diego.

Quand dis-lu qu'on a cessé de la voir?

DIEGO

G*est ce matin seulement qu'elle a disparu.

DON MANUEL, à donna Isabella.

Et ta fille se nomme Béatrice?

ISABELLA

Tel est son nom. HAte-toi ! Plus de questions !

Apprends-moi encore une seule chose, ma mère....

ISABELLA

Vole à l'action! Suis l'exemple de ton frère!

DON MANUEL

Dans quelle contrée, je t'en conjure...?

ISABELLA, k poussant^ le pressant de partir» Vois mes larmes, mes mortelles a^igoisses 1

DON MANUEL

Dans quelle contrée la tenais-tu cachée?

ISABELLA

Elle n*eût pas été plus cachée au sein de la terre!

DIEGO

Oh! maintenant une crainte subite me saisit et me trouble.

DON MANUEL

De la crainte, et pourquoi ? Dis ce que tu sais.

DIEGO

Celle d'être la cause innocente de l'enlèvement.

ISABELLA

Malheureux! découvre-moi ce qui est arrivé. *

DIEGO

Je te l'ai caché, ma souveraine, pour épargner les soucis à ton cœur maternel. Le jour où le prince fut enseveli , et où tout le peuple, avide de nouveauté, se pressait à cette fête de deuil, ta fille.... car la nouvelle avait aussi pénétré dans les murs du couvent... ta fille me conjura avec d'infatigables instances de lui procurer la vue de cette solennité. Moi, malheureux, je me laissai toucher. Je la déguisai sous un sombre vêtement de deuil, et elle/ut ainsi témoin de la cérémonie. Là, je le crains, dans

ou LES FRÈRES ENNEMIS. 309

la foule du peuple qui était accouru de toutes parts, elle fut épiée par l'œil du ravisseur, car nul déguisement ne cache l'éclat de sa beauté.

DON MANUEL, à part, soulagé.

Heureuse parole qui délivre mon cœur! Gela ne lui ressemble pas! Ce signe ne s'accorde pas avec les autres!

ISABELLA

Vieillard insensé! Ainsi, tu m*as trahie!

DIÂGO.

Ma souveraine; je croyais bien faire. Je croyais reconnaître daos ce désbr la voix de la nature, la force du sang; j'y voyais l'œuvre même du ciel, qui, par un attrait caché, un pressentiment puissant, entraînait la fille sur la tombe de son père. J'ai Toulu faire droit à ce désir, à ce pieux devoir, et ainsi , à bonne intention, j'ai causé un malheur.

DON MANUEL, à part.

Pourquoi rester ici dans les tortures de la crainte et du doutée Je veux chercher sans retard la lumière et la certitude.

{Il veut sortir.) DON céSAR, revenant.

Attends , don Manuel , je te suis à l'instant.

DON MANUEL

Ne me suis pas ! Reste loin de moi ! Que personne ne me suive !

(Il sort,) DON césAR le suit d'un regard étonné.

Qu'a donc mon frère? Ma mère, dis-le-moi.

Je ne le reconnais plus. Je ne retrouve pas don Manuel.

DON CÉSAR

Tu me vois revenir , ma mère. Dans l'ardeur empressée de mon zèle, j'ai oublié de te demander un signe auquel on puisse reconnaître ma sœur perdue. Gomment retrouverais-je sa trace, si je ne sais de quel lieu les brigands l'ont enlevée ? Nommemoi le doltre où elle était cachée.

ISABELLA

11 est consacré à sainte Cécile , et caché, comme un asile mystérieux des âmes« derrière la forêt qui monte par une douce pente vers le sommet de l'Etna.

DON céSAR.

Prends courage l Fie-toi à tes fils ! Je te ramènerai ma sœur, quand je devrais la chercher sur toutes les mers, par toutes les terres. Il est cependant, ma mère, une chose qui m'inquiète: j'ai laissé ma fiancée sous une protection étrangère. Je ne puis confier qu'à toi ce précieux gage. Je te l'enverrai ici, tu la verras. Dans ses bras, sur son tendre cœur, tu oublieras ton inquiétude et ta douleur. {Il sort, )

' ISABELLA

Quand sera-t-elle enfin levée, cette antique malédiction qui pèse lourdement sur cette maison? Un génie malveillant se joue de mes espérances, et jamais sa rage envieuse ne s'apaise. Je me croyais si près du port, sûr abri; je me confiais si fermement à ces gages de bonheur ; je croyais toutes les tempêtes assoupies ; déjà s'oflrait à moi une souriante perspective, la contrée s*éclairait aux rayons du soleil couchant : et voilà qu'une tempête éclate , partant d'un ciel serein , et m'entraîne encore au milieu de la lutte des vagues. {Elle se retire dans rintérieurdu palais, Diego la suit,)

La scène change et représente le jardin.

LES DEUX CHOEURS; vers la fin, BÉATRICE. Le Chœur de don Manuel vient ^ dans un appareil de ftte^ orné de guirlandes, et accompagnant les dons ihyménèe décrits plus haut; le Chœur de don César veut lui interdire l'entrée.

LE PREMIER CHOEUR ( GAÉTAN)

Tu ferais bien de vider la place.

LE SECOND CHOEUR (BOHÉMOND)

Je le veux faire , si celui qui l'exige vaut mieux que moi.

LE PREMIER CHOEUR (GAÉTAN)

Tu pourrais remarquer que tu es importun.

LE SECOND CHOEUR (BOHÉMOND)

Si je reste, c'est que cela te déplaît.

ou LES FRÈRES ENNEMIS. 311

LE PREMIER CHOEUR (GAÉTAN )

C'est ici ma place. Oui ose m'arrêter ?

LE SECOND CHŒUR (bOHÉMOND).

J'ose le faire; c'est à moi de commander ici.

LE PREMIER CHOEUR ( GAÉTAN)

Mon maître , don Manuel , m'envoie.

LE SECOND CHŒUR (BOHÉMOND)

Et moi , je suis ici par l'ordre de mon maître.

LE PREMIER CHŒUR (GAÉTAN)

Le plus jeune frère doit céder à Talné.

LE SECOND CHŒUR (BOHÉMOND)

Au premier occupant appartient le monde.

LE PREMIER CHOEUR ( GAÉTAN)

Rival odieux, va, quitte le terrain.

LE SECOND CHŒUR (BOHÉMOND)

Non pas avant que nos épées se mesurent.

LE PREMIER CHŒUR ( GAÉTAN J

Té trouverai-je partout sur mon chemin ?

% LE SECOND CHOEUR ( BOHÉMOND)

OÙ il me plaira, je m'opposerai à toi.

LE PREMIER CHOEUR ( GAÉTAN)

Ou'as-tu donc à épier et à garder ici ?

LE SECOND CHŒUR ( BOHÉMOND)

Et toi à demander, à interdire ici?

LE PREMIER CHŒUR ( GAÉTAN)

Je ne suis pas ici pour te rendre compte et te répondre.

LE SECOND CHŒUR ( BOHÉMOND)

Et je ne veux pas t'honorer de ma parole.

LE PREMIER CHŒUR ( GAÉTAN)

,Le respect est dû , jeune homme, à mon âge.

LE SECOND CHŒUR ( BOHÉMOND)

Je suis , pour la bravoure , éprouvé comme toi.

BÉATRICE sort précipitamment du pavillon. Malheur à moi ! que veulent ces troupes farouches î

LE PREMIER CHOEUR ( GAÉTAN), aU SCCOnd,

Je ne tiens nul compte de toi ni de ta mine orgueilleuse.

LE SECOND CHŒUR ( BOHÉMOND )

Le maître que je sers l'emporte sur le tien.

BÉATRICE

Oh ! malheur, malheur à moi , s il paraissait maintenant!

LE PREMIER CHOEUR ( GAÉTAN)

Tu mens! Don Manuel lui est bien supérieur.

LE SECOND CHOEUR (bOHÉMONO).

Mon maître remporte le prix dans tous les combats.

BÉATRICE

Il va venir , voici son heure.

LE PREMIER CHŒUR ( GAÉTAN )

Si nous n'étions en paix , je me ferais justice.

LE SECOND CHOEUR ( BOHÉMOND )

N'était la crainte, la paix ne t'arrêterait point.

BÉATRICE

Oh! que n'est-il à mille lieues d'ici!

LE PREMIER CHOEUR ( GAÉTAN )

G*est la loi que je crains , non la menace de tes regards.

JÀ SECOND CHOEUR (BOHÉMOND)

Tu fais bien , c'est la protection du lâche.

LE PREMIER CHOEUR ( GAÉTAN )

Commence , je te suivrai !

LE SECOND CHOEUR ( BOHÉMOND )

Mon glaive est tiré !

BÉATRICE , dans la plus vive anxiété.

Ils en viennent aux mains , les épées brillent ! 0 vous , puissances du ciel, retenez ses pas! Jetez- vous sur sa route, obstacles , entourez ses pieds de nœuds et d'entraves , pour qu'il ne vienne pas en ce moment! Vous tous, saints anges, que j'ai priés avec instance de l'amener , décevez ma prière. Détournez ses pas , loin d'ici, bien loin! ( Elle ipentre en toute hâte. Au moment où les Chosurs s'attaquent , don Manuel paraît. }

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