‹ Theatre de Schiller;Chapitre 194 sur 335 · LE TROISIÈME (GAÉTAN · texte numérisé non relu

LE TROISIÈME (GAÉTAN

Malheur, malheur au meurtrier, malheur à qui a semé la semence de mort! Autre est l'aspect de l'action, avant qu'elle soit faite; autre, quand elle est accomplie. Elle f apparaît courageuse et hardie, quand les désirs de vengeance agitent ton sein ; mais , une fois faite et comnûse , elle te regarde avec des joues qui se décolorent. Les Furies elles-mêmes , les Furies terribles agitaient contre Oreste leurs serpents infernaux, elles excitaient le iils au meurtre de sa mère. Sous les traits sacrés de la justice, elles surent tromper perfidement son cœur, jusqu'à ce qu'enfin il eût fait l'action meurtrière.... Mais quand il a frappé le sein qui Ta conçu et porté avec amour, alors, voyez! elles se retournent, affreuses, contre lui-même.... et il reconnaît les vierges redoutables, qui saisissent et étreignent le meurtrier , qui désormais ne le quittent plus , qui le rongent par d'étemelles morsures de serpents , qui d'une mer à l'autre le chassent sans repos, jusque dans le sanctuaire de Delphes. {U Chœur sort, portant sur un brancard le corps de don Manuel.)

SCUILLER. — TH. m ' 21

La salle avec des colonnes. — Il fait nuit. La scène est éclairée d'en haut

par une grande lampe.

DONNA ISABELLA et DIEGO entrent.

11 n'est encore venu aucune nouvelle de mes fils qui nous apprenne s'il s'est trouvé quelque trace de ma fille?

DIEGO

Rien encore, ma souveraine.... mais tu peux tout espérer du zèle et de l'empressement de tes fils.

ISABELLA

Que mon cœur est inquiet^ Diego! Il dépendait de moi de prévenir ce malheur.

DIEGO

N'enfonce pas dans ton cœur l'aiguillon du reproche. Quelle précaution as-tu négligée ?

ISABELLA

Que ne l'ai-je plus tôt fait paraître à la lumière, comme m'j poussait la voix puissante de mon cœur !

DIEGO

La prudence te le défendait, tu as fait sagement; mais le résultat repose dans la main de Dieu.

ISABELLA

Ah! nulle joie n'est donc pure! Mon bonheur serait parfait, sans ce triste hasard.

DIEGO

Le bonheur n'est que difléré , il n*est pas détruit. Jouis maintenant de la paix de tes fils.

ISABELLA

Je les ai vus se presser cœur contre cœur.... vue dont jamais je n'avais joui.

DIEGO

Et ce n'était pas simplement un spectacle i cela venait du cœur, car leur droiture abhorre la contrainte du mensonge.

ISABELLA

Je vois aussi qu'ils sont capables de sentiments tendres, d'un doux penchant. Je découvre avec bonheur qu'ils honorent ce i

ou LES FRÈRES ENNEMIS. 323

qu*ils aiment. Ils veulent renoncer à l'indépendante liberté; leur fougueuse et bouillante jeunesse ne se dérobe pas au frein de la loi , et même leur passion est restée vertueuse. Je puis te Tavouer maintenant , Diego : je voyais avec anxiété venir ce moment où devait s*épanouir dans leurs cœurs la fleur d'amour.... L*amour devient aisément fureur dans les natures emportées. Si sur ces matières inflammables dès longtemps amassées-, sur cette vieille haine » venait tomber encore cet éclair, cette funeste flamme de la jalousie.... je frissonne en y songeant.... si leurs sentiments qui jamais ne furent d'accord , se rencontraient ici , par n[ialheur, pour la prenûère fois.... Grâces au ciel! ce nuage, gros de tonnerres, qui flottait au-dessus de moi, sombre et menaçant, un ange l'a fait passer sans bruit par delà ma tète, et maintenant ma poitrine soulagée respire librement.

Oui , réjouis-toi de ton propre ouvrage. Tu as accompli , par on sentiment tendre et une calmé raison , ce que leur père n'avait pu par toute sa puissance souveraine.... A toi est la gloire , mais il faut bénir aussi ton heureuse étoile!

ISABELLA

Beaucoup d'efforts m'ont réussi ! La fortune aussi a beaucoup fait! Ce n'était pas peu de chose de garder caché, pendant tant d'années, un tel mystère, de tromper un époux, le plus circonspect des honunes, et de refouler dans mon cœur la force du sang, qui, comme le dieu du feu si on Temprisonne, s'ef* forçait d'échapper à la contrainte.

DIEGO

Cette longue faveur de la fortune est pour moi le gage d'un dénoûment heureux de tout point.

Je ne veux pas louer mon étoile avant d'avoir vu la fin de ce qui s'est fait. La fuite de ma fille m'avertit que , pour moi , le mauvais génie ne dort pas encore*. •. Blâme ou loue mon action, Diego ! mais je ne veux rien cacher à ta fidélité. Je n'ai pu supporter d'attendre ici l'événement » dans un oisif repos, pendant que mes fils cherchent activement la trace de leur sœur.... J'ai voulu agir aussi.... Où l'art humain ne suffit pas^ souvent le ciel a aidé.

DIEGO

Découvre-moi ce qu*il m'appartient de savoir.

ISABELLA

Dans un ermitage, sur les hauteurs de TEtna, habite un pieux solitaire , appelé , dès les plus anciens temps » le vieillard de la montagne. Demeurant plus près du ciel que la race des autres hommes, qui errent dans les basses régions , il a épuré ses terrestres pensées dans un air léger, un éther serein , et du sommet de ses ans amoncelés , il voit , démêlé à ses yeux , le jeu inintelligible de la vie tortueuse. Le destin de ma maison ne lui est pas étranger : souvent le saint homme a pour nous interrogé le ciel et détourné par ses prières plus d'une malédiction. J'ai envoyé vers lui , sans retard , aux hauteurs qu'il habite, un jeune et rapide messager, pour qu'il me donne des nouvelles de ma iille , et à toute heure j'attends son retour.

DIEGO

Si mes yeux ne me trompent pas, ma souveraine, c'est luimême qui approche en toute hâte, et sa diligence mérite assurément des éloges.

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