GAÉTAN
Quand les nuages amoncelés noircissent le ciel , quand le tonnerre retentit avec un sourd fracas, alors, alors tous les cœurs se sentent au pouvoir du destin terrible. Mais la foudre qui embrase peut tomber aussi d'un ciel sans nuages. Ainsi, dans tes jours de joie, crains la perfide approche du malheur; n'attache pas ton cœur aux biens qui ornent passagèrement la vie. Qui possède, apprenne à perdre ; qui est dans le bonheur, apprenne la souffrance !
ISABELLA
Que dois-je entendre? Que cache ce drap ? {Elle fait un pas vers le brancard ^ mais s'arrête y incertaine, hésitante.) Je me sens attirée pav un horrible attrait, et repoussée affreusement par la main froide et sinistre de la terreur. (A Béatrice , qui s'est jetée entre elle et le brancard.) Laisse-moi! Quoi que ce soit, je veux lever ce voile ! {EUe lève le drap et découvre le cadavre de don Manuel) 0 puissances du ciel! C'est mon fils. {Elle demeure immobile, glacée i effroi. Béatrice tombe près du brancard, en poussant un cri de douleur.)
ou LES FRÈRES ENNEMIS. 331
LE CHOEUR (GAÉTAN, BÉRENGER , MAMFRED)
Malheureuse mère ! C'est ton fils! Tu l'as prononcée , la parole lamentable. Ce n*est point à mes lèvres qu'elle a échappé.
ISABELLA
Mon fils! mon Manuel !... 0 étemelle miséricorde!... Est-ce amsi qu'il me faut te retrouvert Ëtait-ce donc avec ta vie que tu devais racheter ta sœur des mains du brigand?... Où était ton frère » que son bras n'a pu^te protéger?... Oh! maudite la main qui a creusé cette blessure ! Maudite celle qui a enfanté ce mortel funeste qui m'a tué mon fils ! Maudite toute sa race !
LE CHŒUR
Malheur! malheur! malheur! malheur!
ISABELLA
C'est ainsi que vous me tenez parole , puissances du ciel ? Est-ce là , là votre vérité ? Malheur à celui qui se fie à vous dans la droiture de son cœur ! Qu'ai-je donc espéré , qu'ai-je redouté, si telle est l'issue?... 0 vous qui m'entourez, pleins d'effroi , repaissant vos yeux de ma douleur , apprenez à connaître les mensonges par lesquels les rêves et les devins nous abusent ! Après cela, qu'on croie encore aux oracles des dieux ! . . . Quand je me sentis mère de cette fille, son père rêva un jour qu'il voyait s'élever deux lauriers de sa couche nuptiale.... Entre eux croissait un lis ; il devint une flamme qui saisit l'épais branchage des arbres, et, étendant sa fureur autour d'elle, dévora promptement toute la maison dans un horrible embrasement. Effrayé de cette vision étrange , le père en demanda le sens à un augure, à un noir magicien. Le magicien déclara que, si mon sein donnait 1q jour à une fille , elle lui tuerait ses deux fils et exterminerait sa race.