LE CHOEUR (GAÉTAN ET BOHÉMOND
Que dis-tu, souveraine? Malheur! malheur!
ISABELLA
Aussi son père ordonna-t-il de la faire périr ; mais je la dérobai à son lamentable destin.... La pauvre malheureuse ! Elle fut bannie, enfant, du sein maternel , afin de ne pas tuer, devenue grande, ses deux frères. Et maintenant son frère tombe sous les coups des brigands ; ce n'est pas elle, pauvre innocente, qui l'a frappé I
LE CHOEUR
Malheur ! malheur ! malheur ! malheur !
ISABELLA
La parole d'un idolâtre ne méritait à mes yeux nulle croyance; un meilleur espoir rassura mon ftme. Une autre bouche , que je tenais pour véridique, m'avait prédit, au sujet de ma fille, qu'un jour elle réunirait dans un ardent amour lea cœurs de mes fils.... Ainsi les oracles se contredisaient, plaçant à la fois sur la tète de ma fille la bénédiction et la malédiction.... Ce n'est pas elle qui a causé la malédiction , l'infortunée ! Et le temps ne lui a pas été donné d'accomplir la bénédiction. Une bouche» comme l'autre , a menti. L'art des devins est un vain néant; ils sont ou trompeurs ou trompés. On ne peut savoir rien de vrai de l'avenir , soit qu'on puise en bas aux fleuves des enfers» soit qu'on puise en haut à la source de la lumière.
LE PREMIER CHOEUR (GAÉTAN)
Malheur! malheur! Que dis-tu? Arrête» arrête ! Refrène les téméraires emportements de ta langue. Les oracles voient , ils s'accomplissent ; l'événement louera leur véridique prévoyance.
ISABELLA
Non , je ne veux pas refréner ma langue ; je veux parler comme mon cœur me l'ordonne. Pourquoi visitons-nous les saints lieux » et levons-nous au ciel des mains pieuses ? Fous débonnaires , que gagnons-nous à notre foi ? Il est aussi impossible d'atteindre jusqu'aux dieux , sur les hauteurs qu'ils habitent, que de frapper la lune d'une flèche. L'avenir est fermé au mortel et nulle prière ne pénètre ce del d'airain. Que l'oiseau vole à droite ou à gauche, que les étoiles se disposent sous tel ou tel aspect, il n'y a nul sens dans le livre de la nature, l'art des songes est un songe et tous les signes trompent.
LE SECOND CHOEUR (bOHÉMOND).
Arrête, infortunée! Malheur! malheur! Tu nies, les yeux aveugles, la lumière du soleil qui éclaire. Les dieux vivent, reconnais-les, eux qui, terribles, t'environnent.
(tous les chevaliers).
Les dieux vivent, reconnais-les, eux qui, terribles, t'environnent.
ou LES FRÈRES ENNEMIS. 333
BÉATRICE
Orna mère, ma mère! Pourquoi m'as-tu sauvée? Pourquoi nem*as-tu pas abandoimée à la malédiction qui, avant que je fusse née, déjà me poursuivait? Mère à la vue trop bornée! Pourquoi te croyais-tu plus sage que ceux qui , du regard , embrassent tout , qui rattachent ce qui est proche à ce qui est loin, et voient germer dans l'avenir les tardives semences? Tu as pour ta propre ruine, pour la mienne, pour notre ruine à tous, dérobé aux dieux de la mort, par un larcin coupable, leur proie, qu'ils réclamaient. Maintenant, ils la prennent eux-mêmes, double, triple. Je ne te sais pas gré de ce triste présent. Tu m'as conservée pour la douleur, pour les lamentations. LE PREMIER CHOEUR (GAÉTAN), regardant v&rs la porte, avec une
vive émotion.
Rouvrez-vous, blessures! coulez! coulez! Élancez-vous en noirs torrents, ruisseaux de sang!
(bérenger.)
J'entends le bruit de pieds d'airain, les sons sifflants des vipères infernales ; je reconnais le pas des Furies!