GAÉTAN
Murs, écroulez-vous! Seuil, engloutis-toi sous la pression de ces pieds redoutables! Noires vapeurs, montez, montez, fumantes, du fond de l'abtme ! Absorbez l'aimable lumière du jour! Dieux protecteurs de la maison, fuyez ! Laissez entrer les déesses de la vengeance!
DON CÉSAR, ISABELLA, BÉATRICE, LE CHdUR.
A rentrée de dan César ^ le Choswr se divise précipitamment devant
lui; don César demeure seul au milieu de la scène.
BÉATRICE
Malheur à moi ! c'est lui !
ISABELLA va auHkvant de lui.
0 mon flls César! Faut-il que je te revoie ainsi!... Oh ! regarde et vois le crime d'une main maudite de Dieu ! (Elle le conduit près du cadavre.) «
DON CÉSAR recule avec horreur et se voile le visage.
LE PREMIER CHOEUR (GAÉTAN, BÉRENGER)
Rouvrez-vous, blessures! coulez! coulez! Jaillissez en noirs torrents, ruisseaux de sang !
ISABELLA
Tu frémis, tu es glacé d'horreur!... Oui, voilà tout ce qui reste de ton frère! Là gisent mes espérances.... Elle périt dans son germe, la jeune fleur de votre paix , et je n'en devais voir aucun beau fruit.
DON CéSAR.
Console-toi, ma mère! Nous voulions sincèrement la paii; mais le ciel a voulu du sang.
ISABELLA
Oh! je le sais, tu l'aimais, je voyais avec ravissement les beaux liens se former entre vous. Tu voulais le porter dans ton cœur, le dédommager richement des années perdues. Le meurtre sanglant a prévenu ton tendre amour.... Maintenant tu ne peux plus rien , que le venger.
DON CéSAR.
Viens , ma mère ! viens ! Ce n*est pas ici ta place. Arrache-toi à ce funeste spectacle! {Il veut V entraîner.)
ISABELLA se jôtU à son cou.
Tu vis encore pour moi! toi, désormais mon fils unique!
BÉATRICE
Malheur, d ma mère ! que fais-tu ?
DON CéSAR.
Pleure toutes tes larmes sur ce cœur fidèle ! Ton fils n'est pas perdu pour toi, car son amour continue de vivre , immortel, dans le sein de ton César.
LE PREMIER CHOEUR (GAÉTAN, BÉRENGER, MANFRED)
Ouvrez -VOUS ^ blessures! Parlez^ plaies muettes! Élancez^ vous en noires ondes, ruisseaux de sang!
ISABELLA , leur prenant la main à tous deux* 0 mes enfants!
DON CÉSAR
Combien je suis ravi de la voir dans tes bi'asi ma mère! Oui, qu'elle soit ta fille. La sœur.^.é
ou LES FRÈRES ENNEMIS. 335
ISABELLA, rinterrompant.
Jeté dois sa délivrance , mon fils. Tu as tenu parole, tu me Tas envoyée.
BON CÉSAR, étonné.
Qui dis-tu , ma mère , que je t'ai envoyé ?
ISABELLA
* Je parle de celle que tu vois devant toi , de ta sœur.
DON CÉSAR
Elle » ma sœur !
Et quelle autre ?
Ma sœur?
ISABELLA
BON CÉSAR
ISABELLA
Que tu m'as toi-méme envoyée.
DON CÉSAB.
Et sa sœur, à lui?
LE CHOEUR
Malheur ! malheur ! malheur !
BÉATRICE
0 ma mère !
ISABELLA
Je demeure interdite.... Parlez!
DON CÉSAR
Alors, maudit soit le jour qui m'a vu nattre !
ISABELLA
Qu'as-tu ? Dieu !
DON CÉSAR
Maudit le sein qui m'a porté!... et maudit ton mystérieux silence qui a causé toutes ces horreurs! Qu'il tombe, ce tonnerre qui doit écraser ton cœur! Ma main compatissante ne le retiendra pas plus longtemps.... C'est moi-même , sache-le , qui ai frappé mon frère; je l'ai surpris dans ses bras à elle. C'est elle que j'aime, que je me suis choisie pour épouse.... mais j'ai trouvé mon frère dans ses bras.... Maintenant tu sais tout!... Si elle est vraiment sa sœur, ma sœur, je suis coupable d'un. crime horrible, que nul repentir, nulle pénitence ne peut ex« pier.
LE CHOEUR (BOHÉMOND)
Le mot est prononcé , tu Tas entendu , tu sais le plus affreux secret , il ne reste plus rien à dire. Comme les devins l'ont annoncé , ainsi tout est venu ; car personne encore n*a échappé au destin qui l'attendait. Et qui se fait fort de le diriger avec habileté, l'édifie fatalement et l'accomplit lui-même.
ISABELLÂ.
Et que m'importe désormais que les dieux se montrent imposteurs ou que leur parole se vérifie? Ils m'ont fait, à moi, ce qu'il y a de plus afireux.... Je les défie de me frapper plus rudement.... Qui n'a plus à trembler pour rien, ne les craint plus.... Mon fils chéri est là , immolé , devant moi , et je me sépare moimême de celui qui survit. Il n'est pas mon fils.... J'ai enfanté, j'ai nourri sur mon sein un basilic qui a percé et mis à mort mon fils, le meilleur.... Viens, ma fille! Nous n'avons plus à demeurer ici.... J'abandonne cette maison aux esprits de vengeance.... Un crime m'y avait introduite, un crime m'en chasse.... J'y suis entrée à contre-cœur, je l'ai habitée avec effroi, j'en sors dans le désespoir.... Tout cela, je l'ai souffert, innocente; mais les oracles s'en tirent à leur honneur, et les dieux sont saufs. {Elle sort, Diego la mit.)