DONNA ISABELLA, DON GËSAR, LE CHOEUR
tSABELLA vient à pas lents et jette sur don César des regards irriso-
lus. Enfin elle s'approche de lui et parle (fun ton assuré.
Mes yeux ne devaient plus te voir : je me Tétais promis dans
ma douleur; mais le vent emporte les résolutions ({ue, dans une
fureur contre nature, une mère a pu prendre contre la voix de
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son cœur.... Mon fils! un bruit sinistre m'a tirée du s^our solitaire de ma douleur.... Dois-je y croire? Est-il vrai qu'un même jour doive me ravir mes deux fils?
LE CHOEUR (GAÉTAN)
Tu le vois résolu, d'un cœur assuré, à descendre librement aux tristes portes de la mort. Éprouve maintenant la force du sang, la puissance des prières touchantes d'une mère! J'ai perdu sans fruit mes paroles.
Je révoque les imprécations dont j'ai accablé, dans l'aveugle délire du désespoir» ta tète chérie. Une mère ne peut maudire Tenfant de son propre sein, qu'elle a enfanté avec douleur. Le ciel n'entend pas ces vœux coupables; appesantis par les larmes, ils retombent de la voûte étoilée.... Vis, mon fils! J'aime mieux voir le meurtrier d'un de mes enfants, que de pleurer sur tous les deux.
DON CÉSAR
Tu ne réfléchis pas bien , ma mère , à ce que tu désires pour toi-méme et pour moi.... Ma place ne peut plus être parmi les vivants.... Oui, quand tu pourrais supporter, ma mère, l'aspect du meurtrier haï de Dieu , moi , je ne supporterais pas le reproche muet de ton éternelle douleur.
ISABELLA
Nul reproche, crois-moi, ne te blessera; nulle plainte eq>rimée ni muette ne percera ton cœur. Ma douleur se fondra en paisible tristesse. Par un deuil commun, nous déplorerons le malheur et nous voilerons le crime.
DON CÉSAR lui prend la main et dit dTune voix dmœe :
Tu le feras, ma mère. Il en sera ainsi. Ta douleur se fondra en paisible tristesse.... Quand un même monument enfermera ' ensemble le meurtrier et la victime, qu'une même voûte s'arrondira sur leur double dépouille, alors la malédiction sera désarmée.... alors tu ne distingueras plus tes deux fils; les larmes que verseront tes beaux yeux couleront pour l'un comme pour l'autre. La mort est une puissante médiatrice. Là s'éteignent toutes les flammes de la colère, la haine s'apaise, et la pitié charmante, semblable à une sœur en larmes, se penche sur l'urne, qu'elle embrasse en s*y appuyant doucement. Ne m'empêche
donc pas de descendre dans la tombe , ma mère , et de désarmer la malédiction.
La chrétienté est riche en images miraculeuses , au pied desquelles, dans un pieux pèlerinage, un cœur torturé peut trouver le repos. Plus d'nn lourd fardeau a été déposé dans la maison de Lorette, et une céleste force, pleine de bénédiction, plane autour du Saint-Sépulcre, qui a délivré le monde entier du péché. La prière des &mes pieuses est aussi très-puissante; elles ont une riche provision de mérites, et à la place où un meurtre fut commis, peut s'élever un temple expiatoire.
DON CÉSAR
Sans doute on peut retirer du cœur la flèche, mais jamais la blessure ne saurait plus guérir. Vive qui voudra une vie de contrition, pour expier peu à peu, par les sévères mortifications de la pénitence, une faute étemelle.... Moi, je ne puis vivre, ma mère, le cœur brisé. Ihfaut que je lève les yeux joyeusement vers les heureux, et que, libre de cœur et d'esprit, je puise à mon gré dans le pur éther au-dessus de ma tète.... L'envie a empoisonné ma vie , quand nous partagions encore également ton amour. Penses-tu que je supporterai la ^préférence que ta douleur lui a donnée sur moi ? La mort a une vertu purifiante, pour transformer, dans son palais impérissable , toute chose mortelle en diamant safis tache, en bien véritable, et consumer les souillures de l'imparfaite humanité. Autant les étoiles sont loin de la terre, autant il sera élevé au-dessus de moi; et si une vieille jalousie nous a divisés dans cette vie, quand nous étions encore deux frères égaux, elle rongera mon cœur sans relâche, maintenant qu'il a sur moi l'avantage de la vie éternelle, et *que , transporté par delà toute rivalité , il va vivre, pareil à un dieu, dans la mémoire des hommes.
ISABELLA
Oh! ne vous ai*je appelés à Messine que pour vous ensevelir tous deux? C'est pour vous réconcilier que je vous ai mandés ici , et un destin funeste tourne en désespoir toutes mes espérances.
DON CÉSAR
Ne t'emporte pas contre le dépoûment, ma mère. Tout ce qui
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ijt promis s'accomplit. Nous sommes entrés par ces portes avec les espérances de paix , et nous reposerons paisiblement ensemble, réconciliés à jamais, dans la demeure de la mort.
ISABELLA
Vis, mon fils! Ne laisse pas ta mère seule et sans amis dans le pays des étrangers, en proie à la raillerie sans pitié, parce qu'elle n'est plus protégée par la force de ses fils.
DON CÉSAR
Si le monde entier te raille avec une cruelle froideur, réfugietoi auprès de notre tombe, et invoque la divinité de tes fils ; car alors nous serons des dieux , nous t'entendrons , et , comme les célestes gémeaux, astres propices au nautonier, nous serons près de toi pour te consoler et fortifier ton âme.
ISABELLA
Vis, mon fils! vis pour ta mère! Je ne puis supporter de tout perdre! {Elle V enlace dans ses bras avec une ardeur passionnée. Il se dégage doucement Selle y et lui lendHa main en détournant le visage.)
DON CéSAR.
Adieu!
ISABELLA
Oui, maintenant, hélas I j'éprouve et sens avec douleur que ta mère ne peut rien sur toi ! N'est-il aucune autre voix qui pénètre dans ton cœur plus puissamment que la mienne? {Me va vers Ventrée de la scène.) Viens, ma fille! Si son frère mort l'entratne si violemment dans la tombe, peut-être sa sœur, sa sœur bien -aimée , le rappellera-t-elle , par le doux prestige des espérances de la vie , à la clarté du soleil.
BÉATRICE parait à Centrée de la scène; DONNA ISABELLA,
DON CÉSAR et LE CHOEUR.
DON césAR, vivement ému à V aspect de Béatrice^ se voile
le visage.
O ma mère! ma mère! Qu'as-tu imaginé?
ISABELLA , menant sa fille en avant.
Sa ïnère l'a supplié en vain. Implore -le; conjure -le de vivre!
DON CÉSAR
Mère astucieuse! C'est ainsi que tu m'éprouves! Tu veux m'engager dans un nouveau combat , me rendre chère encore la lumière du soleil , sur le chemin qui mène à l'étemelle nuit?... Le voilà devant moi, dans toute sa puissance, l'ange aimable de la vie, et il répand à profusion, de la plus riche corne d'abondance, mille fleurs, mille fruits dorés, qui exhalent les parfums de la vie. Mon cœur s'épanouit aux chauds rayons du soleil , et dans mon sein déjà mort se réveille l'espérance et l'amour de vivre.
ISABELLA
Conjure-le.... il t'écoutera, toi, ou personne.... de ne pas m'enlever, non plus qu'à toi, notre appui.
BÉATRICE
Le mort chéri demande une victime; il doit l'avoir, ma mère!... mais permets que cette victime, ce soit moi! J'étais vouée à la mort , avant de voir la vie. C'est moi que réclame la malédiction qui poursuit cette maison , et la vie qui m'anime est un larcin fait au ciel. C'est moi qui l'ai tué, moi qui ai réveillé les furies assoupies de votre discorde.... C'est à moi qu'il appartient d'apaiser ses mânes !
LE CHOEUR (GAÉTAN)
0 mère infortunée ! Tous tes enfants courent à l'envi à la mort, et ils t'abandonnent là seule, délaissée, dans la vie solitaire , sans joie et sans amour.
Toi, mon frère, sauve ta tète chérie! vis pour ta mère! Elle a tesoin de son fils; ce n'est que d'aiyourd'hui qu'elle a trouvé une fille , et elle se passera facilement de ce qu'elle n'a jamais possédé.
DON CÉSAR, rdme profondément blessée.
Que nous vivions, ou mourions, ma mère, peu lui importe pourvu qu'elle soit réunie à celui qu'elle aime.
BÉATRICE
Envies-tu la cendre inanimée de ton frère?
DON CÉSAR
Il vit dans ta douleur une vie bien heureuse; moi, je serai mort à tout jamais parmi les morts.
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BÉATRICE
Omon frère!
DON CÉSAR, avec r accent de la plus vive passion. Ha sœur y est-ce sur moi que tu pleures?
BÉATRICE
Vis pour notre mère!
DON CÉSAR laisse sa main et recule.
Pour ma mère?
BÉATRICE se penche sur sa poitrine.
Vis pour elle, et console ta sœur.
LE CHOEUR (bOHÉMOND).
Elle a vaincu ! Il n*a pu résister à la touchante supplication de sa sœur. Mère inconsolable! donne place à l'espérance, il choisit de vivre : ton fils te reste! {A ce moment, un chant cT église se fait entendre. La double porte du fond s* ouvre ^ on voit dans Vé* glise le catafalque dressé^ et le cercueil entouré de candélabres.)
DON cÉSAR-^ tourné vers Je cercueil.
Non, mon frère! je ne veux point te dérober ta victime.... Ta voix, du fond de ce cercueil, crie et me presse avec plus de force que les larmes de ma. mère, avec plus de force que les prières de Tamour.... Jetions dans mes bras ce qui pourrait rendre la vie terrestre pareille au sort des dieux.... Mais que je vive heureux, moi, le meurtrier, tandis quêta sainte innocence reposerait, non vengée, au fond du tombeau!... Nous préserve le Dieu de toute justice, l'arbitre de nos jours, qu'il y ait un tel partage dans ce monde, sa création!... J'ai vu les larmes qui, pour moi aussi, ont coulé; mon cœur est satisfait, je te suis. {Il se perce Sim poignard et^ mourant^ glisse à terre ^ en frôlant sa sœur, qui se jette dans les bras de sa mère,)
LE CHOEUR (GAÉTAN), oprès un profond silence.
Je demeure consterné , je ne sais si je dois déplorer ou louer son sort. La seule chose que je sente et reconnaisse clairement, c'est que la vie n'est pas le plus grand des biens, mais que la faute est le plus grand des maux.