ACTE III, SCÈNE II
RUDENZ.
& Dieu ! que me faut-il entendre ?
BERTHA
Eh quoi ? LTionnête homme a-t-il rien de plus cher que les siens? Est-il de plus beaux devoirs pour un noble cœur que d'être le défenseur de Tinnoœnce , de protéger les droits des opprimés?... Le cœur me saigne pour votre peuple, je souffre avec lui , car je suis forcée de l'aimer : il est si modeste et pourtant plein de force; tout mon cœur m'attire vers lui; j'apprends chaque jour à l'estimer davantage. Mais vous , que la naissance et votre devoir de chevalier faisaient son protecteur naturel , et qui l'abandonnez , qui passez sans foi à l'ennemi et forgez des chaînes pour votre pays : c'est vous qui m'offensez et m'affligez; je suis obligée de contraindre mon cœur, pour ne pas vous' haïr.
RUDENZ.
Mais que veux-je autre chose que le bien de mon peuple ? que lui assurer sous le sceptre puissant de l'Autriche une paix....
BERTHA
C'est l'esclavage que vous voulez lui assurer. Vous voulez chasser la liberté du dernier rempart qui lui reste encore sur la terre. Le peuple entend mieux son bonheur; aucime apparence n'égare son instinct infaillible; mais vous, ils vous ont pris dans leurs filets....
RUDENZ.
Bertha, vous me haïssez, vous me méprisez!
BERTHA
Mieux vaudrait pour moi que je le fisse.... Mais voir méprisé et digne de l'être celui qu'on voudrait pouvoir aimer....
RUDENZ.
Bertha ! Bertha ! vous me montrez le bonheur suprême du ciel et me précipitez, dans le même instant, au fond de l'abîme.
BERTHA
Non, non! les sentiments généreux ne sont pas entièrement étouffés en vous ; ils ne sont qu'assoupis , je veux les réveiller. Vous êtes obligé de vous faire violence pour détruire la vertu que vous avez reçue avec le sang; mais, grâce à Dieu, elle est
plus forle que vous, et, malgré vous-même, vous êtes bon et noble.
RUDENZ.
Vous croyez en moi? Oh! Bertha, par votre amour, il n'est rien que je ne puisse être et devenir.
BERTHA
Soyez ce à quoi vous destine votre généreuse nature. Restez au poste où elle vous a placé. Soyez du parti de votre peuple et de votre pays , et combattez pour vos droits sacrés.
RUDENZ.
Malheur à moi! Comment puis-je vous conquérir, vous posséder, si je résiste au pouvoir de l'empereur? La puissante volonté de vos parents ne dispose-t-elle pas tyranniquement de votre main ?
BERTHA
Mes biens sont situés dans les cantons de la forêt, et si le Suisse est libre, je le suis aussi.
RUDENZ.
Bertha , quelle perspective vous m'ouvrez !
BERTHA
N'espérez pas me conquérir par la faveur de TAutriche. Ils étendent la main vers mon héritage; ils veulent le joindre à leur grand patrimoine. Cette soif d'agrandissement qui veut dévorer votre liberté menace aussi la mienne.... 0 mon ami, je suis destinée à être une victime , peut-être à récompenser quelque favori.... On veut m'entralner loin d'ici à cette cour impériale où séjournent la fausseté et les intrigues. Là m'attendent les chaînes d'un hymen odieux. L'amour seul.... le vôtre , peut me sauver.
RUDENZ.
Vous pourriez vous décider k vivre ici , à être à moi dans ma patrie ? 0 Bertha , quand j'aspirais à un plus grand théâtre, que faisais-je autre chose que tendre à vous? C'était vous seule que je cherchais sur le chemin de la gloire , et toute mon ambition n'était que mon amour. Pouvez-vous vous enfermer avec moi dans cette vallée paisible et renoncer aux splendeurs de la terre, oh! alors le but de mes efforts est atteint. Que le torrent fougueux de ce monde agité vienne battre ces montagnes^ notre sûr