ACTE m, SCÈNE I
HEDWIGE
Il se trame quelque chose contre les baillis.... D y a eu une assemblée au Rûtii, je le sais, et tu es aussi de la ligue.
Je n'étais pas présent à la réunion.... mais je ne me déroberai pas au pays s'il m'appelle.
HEDWIGE
Ils te placeront là où sera le danger. Le plus difficile sera^ comme toujours^ ton partage.
TELL
Chacun est taxé selon ses moyens.
HEDWIGE
Tu as encore, pendant la tempête, fait franchir le lac à lliomme d'Unterwald.... C'est un miracle que vous ayez pu échapper.... Ne pensais-tu donc pas du tout à tes enfants, à ta femme?
TELL
Chère femme, je pensais à vous : c'est pour cela que j'ai conservé un père à ses enfants.
HEDWIGE
Naviguer sur le lac en fureur! cela ne s'appelle pas se fier en Dieu, c'est tenter Dieu.
TELL
Qui réfléchit trop n'agit guère.
HEDWIGE
Oui, tu es bon et secourable; tu rends service à tous, et, quand tu seras toi-même dans le besoin, personne ne t'aidera.
TELL
Que Dieu me préserve d'avoir besoin d'assistance! (Il prend son tu'balèu et ses flèches.)
HEDWIGE
Que veux-tu faire de ton arbalète? Laisse-la ici.
TELL
Mon bras me fait défaut quand mon arme me manque* (Les Enfants revimnent. )
WALTHSRé
Père» oh vas-tut
TELL
A Altorf, mon enfant, chez grand-papa.... Veux-tu venir avec moi?
WALTHSR.
Oui, certainement, je le veux.
HEDWIGE
Le bailli y est en ce moment. Ne va pas à Altorf.
TELL
Il en doit partir aujourd'hui même.
HEDWIGE
Eh bien ! laisse-le d*abord partir. Ne le fais pas penser à toi : tu sais, il nous en veut.
TELL
Son mauvais vouloir ne me fera pas grand mal , je l'espère, J'agis en honnête homme et ne crains aucun ennemi.
HEDWIGE
Ce sont précisément les honnêtes gens qu'il hait le plus.
TELL
Parce qu'il ne peut pas les atteindre.... Pour moi, le chevalier me laissera, je pense, en paix.
HEDWIGE
Vraiment, tu sais cela?
TELL
J'étais allé chasser, il n'y a pas longtemps, dans les fonds sauvages du Schaechenthal , loin de toute trace humaine, et je suivais, seul, un sentier taillé dans le roc, où il n'y avait pas moyen de s'éviter en cas de rencontre; car d'en haut descendait à pic une muraille de rocher, et au-dessous le Schaechen mugissait avec un bruit terrible. {Us Enfants se pressent contre leur père à droite et à gauche-^ et lèvent les yeux vers lui avec uixe vive curiosité,) Tout à coup je vis le bailli venir en sens contraire parle même sentier ; il était là seul avec moi, qui étais seul aussi : homme à homme, et près de nous l'abîme. Quand Sa Seigneurie m'aperçut et me reconnut, moi qu'il avait puni sévèrement pour une cause légère, peu de temps auparavant, quand il me vit marcber à sa rencontre avec ma bonne arme, il pâlit, les genoux lui manquèrent, et je vis le moment où il allait s'affaisser contre le rocher.... Alors j'eus pitié de lui, je m'avançai modestement, et lui dis :
ACTR Uh SCÈNE I. 4.05
c C'est moi, seigneur bailli; > mais sa bouche ne put proférer une seule parole.... il se contenta de me faire signe en silence de passer mon chemin. Je m'en allai et lui envoyai sa suite.
HEDWIGE
n a tremblé à tes yeux.... malbeur.à toi ! Il ne te pardonnera jamais de l'avoir vu faible.
TELL
Aussi je l'évite, et lui ne me cherchera pas.
HEDWIGE
Pour aujourd'hui seulement, tiens-toi à l'écart. Va plutôt chasser.
TELL
Quelle idée as-tu là?
HEDWIGE
Je suis inquiète. N'y va pas.
TELL
Comment peux-tu te tourmenter ainsi sans motif?
HEDWIGE
Pour cela même, parce que je tremble sans motif... Tell, demeure ici.
TELL
Chère femme, j'ai promis de venir.
HEDWIGE
S'il le faut, va.... mais laisse-moi l'enfant.
WALTHER
Non, chère maman, je vais avec mon père.
HEDWIGE
Walther, tu veux quitter ta mère?
WALTHER
Je te rapporterai quelque jolie chose de chez grand-papa. (/2 sort avec son père.)
Mère, je reste avec toi.
HEDWIGE Vembrasse*
Oui , tu es mon enfant chéri ; tu me restes seul. {Elle va à la parie de la cour^ et les suit longtemps des yeux pendant qu'Us s'é/otgntnt.)
406 GUILLAUME TBLL.
SGÈNE II.
Un site sauvage, clos et boisé. — Des cascades se précipitent
.des rochers.
BERTHA, en h(Ébit de chasse; presque aussitôt après, RUDENZ.
BERTHA
Il me suit. Enfin je pourrai m'expliquer.
RUDENZ entre pricipUamment.
Enfin, madame, je vous trouve seule. Des rochers à pic nous enferment de toutes parts ; dans cette solitude , je ne crains aucun témoin; je pourrai soulager mon cœur de ce long silence....
BERTHA
Étes-Yous sûr que la chasse ne nous suit pas?
RUDENZ,
La chasse s'est éloignée dans cette direction.... Maintenant ou jamais! Il faut que je saisisse ce moment précieux.... il faut que je voie mon sort décidé, quand cela devrait à jamais me séparer de vous.... Oh! n'armez pas vos regards bienveillants de cette sombre rigueur.... Qui suis-je, pour élever jusqu'à vous mes vœux téméraires? La gloire n'a pas encore publié mon nom; je ne puis me mettre sur le même rang que ces chevaliers brillants et illustrés par la victoire, qui vous courtisent. Je n'ai rien , que mon cœur plein d'amour et de foi....
BERTHA, sérieuse et sévère.
Osez-vous parler d'amour et de foi , vous qui êtes infidèle à vos premiers devoirs ? {Rudenz recule.) Un esclave de l'Autriche, qui se vend à l'étranger, à l'oppresseur de son peuple!
RUDENZ.
Est-ce bien de vous, madame, que j'entends ce reproche? Qui donc cherché-je dans ce parti , si ce n'est vous ?
BERTHA
Moi, vous croyez me trouver dans le parti de la trahison? J'aimerais mieux donner ma main à Gessler lui-même, à l'oppresseur , qu'au fils dénaturé de la Suisse qui peut se décider à être son instrument.