ACTE III, SCÈNE III
GESSLER
Est-celà ton fils, Tell?
Oui, mon bon seigneur.
GESSLER
As-tu d'autres enfants ?
TELL
J'ai deux garçons, seigneur. •
GESSLER
Et quel est celui que tu aimes le mieux ?
TELL
Monseigneur, tous les deux sont également mes enfants chéris.
GESSLER
Eh bien. Tell! puisque tu atteins une pomme à cent pas, il faudra que tu me donnes la preuve de ton adresse.... Prends ton arbalète.... justement tu l'as à la main.... et apprète-toi à tirer une pomme sur la tète de ton fils.... Mais, jeté le conseille, vise bien , afin d'atteindre la pomme du premier coup ; car, si tu la manques, c'est fait de ta vie. {Tom donnent des signes d'effroi.)
TELL
Seigneur.... quelle chose horrible prétendez-vous de moi?... Vous voulez que, sur la tète de mon enfant.... Mais non, non, mon bon seigneur, cela ne peut pas vous venir à l'esprit.... Que le bon Dieu nous en préserve!... Vous ne pouvez demander cela sérieusement d'un père.
GESSLER
Tu tireras la pomme sur la tète de l'enfant ... Je le demande, je le veux.
Que je vise avec mon arbalète la tète chérie de mon propre enfant.... Je mourrai plutôt.
GESSLER
Tu tireras ou tu mourras avec ton fils.
TELL
Que je devienne le meurtrier de mon enfant! Seigneur, vous n*avez pas d'enfants.... vous ne savez pas ce qui se passe dans le cœur d'un père.
SCHILLER. — TH. lU V
6ESSLER
Eh! Tell, te voilà tout à coup bien prudent. On me disait que tu étais un rêveur, et que tu t'écartais de la manière d'agir des autres hommes. Tu aimes l'extraordinaire.... voilà pourquoi j'ai imaginé tout exprès pour toi ce coup hasardeux. Un autre sans doute hésiterait.... mais toi, tu vas fermer les yeux et tenter vaillamment l'aventure.
BERTHA
Ne plaisantez pas, seigneur, avec ces pauvres gens. Vous les voyez pâles et tremblants devant vous.... Ils sont si peu habitués à vous entendre badiner.
GESSLER
Qui vous dit que je plaisante? {Il porte la main à une branche d'arbre qui pend au-dessus de sa tête.) Voici la pomme. Faites place.... Qu'il prenne sa distance, selon l'usage.... Je lui donne quatre-vingts pas .... ni plus, ni moins. ... Il s'est vanté d'atteindre son homme à cent pas.... Maintenant, archer, touche et ne manque pas le but!
RODOLPHE LE HARRAS.
Dieu! cela devient sérieux. Enfant, tombe à genoux, il y va de la vie, et demande grâce au bailli.
V^ALTHER FÛRST, à part, à 3felchthal^ qui a peine à contenir son
impatience.
Contenez-vous, je vous en supplie ; demeurez calme.
BERTHA , au Bailli,
N'allez pas au delà, seigneur! Il est inhumain déjouer ainsi avec les angoisses d'un père. Quand ce pauvre homme, par sa légère faute , aurait mérité de perdre la vie, n'a-t-il pas déjà, grand Dieu! souffert dix fois la mortî Renvoyez-le, sans lui faire de mal, dans sa cabane. Il a appris à vous connaître; c'est une heure qu'il n'oubliera jamais, ni lui, ni les enfants de ses enfants.
GESSLËR.
Formez la haie.... Allons! que tardes-tu? Tu as encouru la mort; je puis te faire périr, et, vois, j'ai la clémence de remettre ton sort entre tes mains habiles et exercées. Celui qu'on fait maître de son destin ne peut se plaindre de la rigueur de la sentence. Tu te vantes de la sûreté de ton coup d'œil : eh bien!