RODOLPHE
Le peuple cependant a certains droits....
GESSLER
Ce n'est pas le moment de les peser.... De vastes projets sont en voie d'accomplissement. Ce que le père a glorieusement commencé , le fils veut l'achever. Ce petit peuple nous est une pierre dans notre chemin.... De façon ou d'autre.... il faut qu'il se soumette. ( Ils veulent passer , la femme se jette à genoux devant le Bailli. )
ARMGART.
Miséricorde, seigneur bailli ! Grâce , grâce!
GESSLER
Pourquoi vous jetez-vous sur mon chemin , dans la voie publique?... Arrière!
ARMGART.
Mon mari est en prison. Ces pauvres orphelins pleurent pour avoir du pain.... Ayez pitié, redoutable seigneur, de notre grande misère.
RODOLPHE LE HARRAS.
Qui étes-vous? Qui est votre mari ?
ARMGART.
Un pauvre faneur du mont Rigi, qui fauche l'herbe sauvage au-dessus des abimes , sur les parois abruptes des rochers , Ik où les bétes même n'osent monter....
RODOLPHE, au Bailli.
C'est, pardieu ! une vie misérable et digne de pitié. Je vous
en prie, relâchez ce pauvre homme. Quelque feule qui! ait commise, son horrible métier est une peine suffisante. (A la /cmwc;) On vous fera justice.... Apportez votre supplique dans le chiiteau.... Ce n'est pas ici le lieu.
ARMGART.
Non , non , je ne bougerai pas de cette place , que le bailli ne m'ait rendu mon mari. Voili déji le sixième mois qu'il est dans la tour , et qu'il attend en vain son jugement.
GESSLEB.
Femme , voulez-vous me faire violence ? Éloignez-vous.
ARMGART.
Justice , bailli ! Tu es juge dans ce pays, à la place de l'empereur et de Dieu. Fais ton devoir! Rends-nous la justice, comme toi-même tu l'attends du ciel.
GESSLER
Place! Qu'on m'ôte de devant les yeux ce peuple impudent!
ARMGART saisU la brûle du cheval.
Non, non, je n'ai plus rien à perdre.... Tu ne quitteras pas la place, bailli, que tu ne m'aies rendu justice.... Fronce les sourcils, roule les yeux, tant que tu voudras.... Notre malheur a tellement passé toutes les bornes , que nous ne nous inquiétons plus de ta colère....
GESSLER
Femme, fais place, ou mon cheval te passera sur le corps....
ARMGART.
Qu'il me passe sur le corps!... Tiens.... [Elle renverse sescnfanls à terre et se jette avec eux dans le chemm,) Me voilà couchée devant toi avec mes enfants.... Allons! que le sabot de ton cheval écrase ces pauvres orphelins ! Ce ne sera pas ton action la plus cruelle....
. RODOLPHE LE HARRAS.
Femme, êtes-vous folle?
ARMGART, Continuant avec plus de violence.
Aussi bien il y a longtemps que tu foules aux pieds le pays de ton empereur.... Oh! je ne suis qu'une femme! Si j'étais un homme, je trouverais quelque meilleur moyen que de me coucher ici dans la poussière. {On entend de nouveau la musique de la noce, au haut du cliemin, mais affaiblie par la distance.)