ACTE V, SCÈNE I
TOUS
Tué! Quoi? L'empereur! Écoutez! L'empereur!
MELCHTBAL.
C'est impossible 1 D'où vous est venue cette nouvelle ?
STAUFFAÇHER.
C'est certain. Le roi Albert a péri, près de Bruck, de la main d'un meurtrier.... Un homme digne de foi , Jean Millier, a apporté la nouvelle de Schaflhouse.
WALTHER FURST
Qui a commis cet horrible attentat?
STAUFFAÇHER.
n est encore plus horrible quand on en sait l'auteur. C'est son
neveu, le fils de son frère, le duc Jean de Soimbe, qui Fa accompli.
Qu'est-ce qui l'a poussé aii parricide ?
STAUFFAÇHER.
L'empereur retenait l'héritage paternel de son neveu , qui le réclamait avec impatience. On disait qu'il voulait l'en frustrer tout à fait et le désintéresser avec une mitre d'évéque. Quoi qu'il en soit.... le jeune homme ouvrit Toreille aux mauvais conseils de ses compagnons d'armes, et, avec les nobles seigneurs d'Eschenbach , de Tegerfeld , de la Wart et de Palm , il résolut , ne pouvant obtenir justice , d'exercer de sa propre main sa vengeance.
WALTHER FURST
Oh ! parlez ; comment fut accomplie cette horrible action ?
STAUFFAÇHER.
Le roi descendait à cheval du rocher de Baden pour se rendre à Rheinfeld , où était la cour. Il avait avec lui les princes Jean et Léopold et une suite de nobles seigneurs. Ix)rsqu'ils arrivèrent à la Reuss , à l'endroit où on la passe dans un bac, les meurtriers se hâtèrent d'entrer tous dans le bateau avec l'empereur , de manière à le séparer de sa suite. Puis, comme le prince chevauchait dans un champ labouré (on dit qu'il recouvre une grande et antique cité du temps des païens), ayant devant les yeux le château de Habsbourg, d'où est issue son auguste race.... le duc Jean lui enfonça son poignard dans la gorge , Rodolphe
de Palm le traversa de sa lance, et Eschenbach lui fendit la tète, de façon qu'il tomba baigné dans son sang , tué par les siens sur le domaine de ses pères. Sur l'autre rive , ils virent le meurtre; mais, séparés par le fleuve /ils ne purent qu'élever une lamentation impuissante. Au bord du chemin était assise une pauvre femme ; c'est dans ses bras que l'empereur a perdu la vie avec son sang.
MELCRTHAL.
Ainsi donc il n'a fait que creuser sa tombe avant le temps, lui dont l'insatiable ambition voulait tout posséder i
STAUFFACHER
Une affreuse épouvante règne dans toute la contrée. Tou^ les passages de la montagne sont fermés. Chaque district garde ses frontières. La vieille cité de Zurich a elle-même dos ses portes , qui étaient restées ouvertes pendant trente ans , dans la crainte des meurtriers et plus encore.... des vengeurs; car la reine de Hongrie, la sévère Agnès, qui ne connaît pas la douceur de son sexe, s'avance, armée des rigueurs de la proscription, pour venger le royal sang de son père sur toute la race des meurtriers , sur leurs serviteurs , leurs enfants , les enfants de leurç enfants , et jusque sur les pierres de leurs cbAteaux, KUe a juré de précipiter dans la tombe paternelle des générations &x^ tières , de se baigner dans le sang comme dans la rosée de mai.
MELCHTHAL.
Sait-on où les meurtriers se sont réfugiés ?
STAUFFACHER
Aussitôt après leur crime , ils se sont enfuis par cinq routes diverses, et se sont séparés pour ne plus se revoir.... Le duc Jean erre, dit-on, dans la montagne.
WALTmSR FÙRST*
Ainsi le forfait ne leur porte aucun fruit ! La vengeance est stérile. Elle est à elle*méme son terrible aliment; sa jouissance est le meurtre et son assouvissement l'horreur,
STAUFFACHER
Non , le forfait ne produira aucun avantage aux meurtriers; mais nous, d'une main pure, nous cueillerons le fruit salutaire du sanglant attentat ; car noua voilà délivrés d'une grande crainte. Le plus grand, ennemi de la liberté est tombé, et le