‹ Theatre de Schiller;Chapitre 315 sur 335 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

JOB

Tu crois que le czar te redoute....

MARFA

Il est en mon pouvoir.... un mot de ma bouche, un seul, peut décider de son sort!... Voilà pourquoi ton mattre a député vers moi! Tout le peuple de Russie et de Pologne a maintenant les yeux sur moi. Si je reconnais le czarowitsch pour mon fils et pour le fils d'Iwan, tout lui rend hommage, l'empire est à lui. Si je le renie , il est perdu sans ressource. Car qui croirait que la vraie mère, la mère si cruellement offensée , pût , d'accord avec le meurtrier de sa maison, renier le fils de son cœur? Il ne m'en coûte qu'un mot, et tout le monde l'abandonne comme un imposteur.... N'est-il pas vrai? C'est ce mot qu'on veut de moi.... C'est ce grand service, avoue-le, que je puis rendre à Godunow.

JOB

C'est à toute la patrie que tu le rends. Tu sauves l'empire du cruel fléau de la guerre , en rendant hommage à la vérité. Toi-même, tu ne doutes pas de la mort de ton fils, et tu pourrais témoigner contre ta conscience?

MARFA

J'ai porté seize ans son deuil , mais je n'ai jamais vu sa cendre. C'est sur la foi du bruit public et de ma douleur que j'ai cru à sa mort. Sur la foi du bruit public et de mon espérance , je crois maintenant à sa vie. Il serait impie de vouloir, par un doute téméraire, fixer des bornes à la suprême Toute-Puissance. Mais, ne fût-il pas le fils de mon cœur, je veux qu'il soit le fils de ma vengeance. Je l'accepte, je l'adopte pour enfant, lui que le ciel vengeur a enfanté pour moi.

JOB

Malheureuse! Tu braves le puissant? Même dans la retraite du cloître , tu n'es pas a l'abri de son bras.

MARFA

Il peut me tuer; ma voix peut être étouffée dans la tombe ou dans la nuit d'un cachot. L'empêcher de retentir, toute-puissante, par le monde, voilà ce qu'il peut; mais me faire dire ce que je ne veux pas, cela n'est point en son pouvoir.... malgré toute ton habileté.... Il a manqué le but!

JOB

Est-ce là ton dernier mot? Réfléchis bien ! Ne porterai-je pas au czar une meilleure réponse?

MARFA

Qu'il compte sur le ciel, s'il l'ose; sur l'amour de son peuple, s'il le peut!

JOB

Assez!... Tu veux résolument ta perte, tu l'appuies sur un faible roseau qui se brise : tu périras avec lui....

MARFA, seule.

C'est mon fils , je n'en puis douter. Jusqu'aux hordes sauvages du libre désert s'arment pour lui; l'orgueilleux Polonais, le palatin, risque sa noble fille sur l'or pur de sa bonne cause, et seule je le rejetterais, moi, sa mère? et seule je ne serais point en proie à cette tempête qui ébranle la terre, à ce vertige de joie qui saisit tous les cœurs? C'est mon fils, je crois en lui, j'y veux croire! Je m'attache avec une vive confiance au salut que le ciel m'envoie !

C'est lui , il s'avance avec une armée , pour me délivrer, pour venger mon opprobre. Entendez ses tambours ! ses trompettes guerrières! Vous, peuples , venez de l'aurore et du midi, sortez de vos steppes, de vos forêts éternelles! Venez, peuples de toute langue et de tout costume ! Bridez le cheval , le renne, le chameau ! Affluez , innombrables , comme les vagues de la mer et pressez-vous autour des bannières de votre roi!... Oh! pourquoi suis-je ici contrainte, enchaînée, retenue, quand mon ardeur est infinie? 0 soleil éternel, qui tournes autour du globe de la terre, sois le messager de mes désirs! Et toi, air partout épandu , que rien n'arrête , toi qui accomplis rapidement le plus lointain voyage, oh! porte-lui mes plus ardents souhaits! Je n'ai rien que mes prières et mes vœux; je les puise, tout brûlants, au plus profond de mon âme, je les envoie, ailés, au plus haut des cieux, je les envoie au-devant de toi coaune une puissante armée.

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