ACTE II
JOB
0 czarine ! le Polonais a le cœur faux et voit avec envie la prospérité de notre patrie. Tout prétexte lui est bon pour allumer la guerre sur nos frontières.
MARFA
Et pourtant il y aurait, même à Moscou, des âmes crédules que séduirait si aisément cette œuvre de mensonge ?
JOB
Le cœur des peuples est inconstant , princesse ! Us aiment le changement; ils croient gagner à une nouvelle domination. L'impudente assurance du mensonge entraîne les esprits, le merveilleux trouve faveur et croyance.
C'est pourquoi le czar désire que tu dissipes l'illusion du peuple, comme seule tu le peux. Un mot de toi, et le trompeur qui a eu l'audace de se dire ton fils est anéanti. Je me réjouis de te voir si émue. Cette jonglerie effrontée te révolte, je le vois, et une noble colère enflamme ton visage.
MARFA
Et où.... dites-le-moi.... où est maintenant celui qui ose se donner pour notre fils?
JOB
Déjà il marche sur Tschernikow; c'est de Kiow, dit-on , qu'il s'est mis en campagne. La cavalerie légère des Polonais le suit, avec une troupe de Cosaques du Don.
MARFA
0 suprême Toute-Puissance , grâces te soient rendues! Merci! merci! dem'envoyer enfin le salut et la vengeance!
JOB
Qu'as-tu, Marfaî.... Comment dois-je entendre ces paroles?
MARFA
0 puissances célestes, amenez-le heureusement! Vous tous, saints anges , planez autour de ses drapeaux !
JOB
Est-il possible?... Comment? L'imposteur pourrait te....
MARFA
U est mon fils. A tous ces signes, je le reconnais. A la terreur de ton czar, je le reconnais. C*est lui! Il vit! Il approche! Descends de ton trône, tyran! Tremble! U vit encore un rejeton de
la souche de Riirik : le vrai czar, le légitime héritier vient; il vient, et demande compte de son patrimoine.
JOB
Insensée, réfléchis- tu à ce que tu dis?
MARFA
Il a lui enfin, le jour de la vengeance, de la restauration. Le ciel , de la nuit du tombeau , amène l'innocence à la lumière. L'orgueilleux Godunow, mon mortel ennemi , est contraint de demander grâce, en rampant à mes pieds. Oh! mes vœux ardents sont accomplis!
JOB
La haine peut-elle t'aveugler à ce point ?
MARFA
La crainte peut-elle aveugler à ce point ton czar, qu'il espère de moi son salut.... de moi.... offensée d'une offense infinie?
Il veut que je renie le fils que le ciel , par un miracle, me ressuscite du tombeau ? que pour le bon plaisir du meurtrier de ma race , qui a entassé sur moi d'ineffables douleurs , je repousse la délivrance que Dieu m'envoie enfin, dans mon profond désespoir?
JOB
MARFA
Non , tu ne m'échapperas pas. Il faut que tu m'entendes. Je te tiens, je ne te lâcherai pas. Oh! enfin, je puis soulager mon cœur, vomir sur mon ennemi un ressentiment si longtemps contenu au plus profond de mon âme
Qui est-ce qui m'a jetée dans ce sépulcre des vivants, avec toutes les forces de ma vive jeunesse, et les aspirations ardentes de mon cœur? Qui arracha d'auprès de moi mon fils chéri, et envoya des meurtriers pour le percer? Oh! nulle langue ne peut nommer ce que j'ai souffert quand je veillais, dans d'inextinguibles transports, ces longues nuits toutes brillantes d'étoiles, et que je mesurais à mes larmes le cours des heures! Le jour du salut et de la vengeance vient enfin; je vois le puissant en mon pouvoir.