DES CHEVALIERS
A bas les Provençaux !
d'autres cheTaliers.
A bas les Espagnols !
Beaucoup de chevaliers viennent encore des deux c6tés. Le CHŒUR s^avance et sépare les combattants. Il se compose de seize chevaliers spirituels, vêtus de leur long habit d*ordre,
qui, sur deux rangs, entourent les autres. Le chœur blâme les chevaliers de se faire ainsi la guerre entre eux dans un pareil moment. Peinture des dangers qui menacent, et des inquiétudes qu'inspirent la situation extérieure de Tordre et son état intérieur. Présomption arrogante des chevaliers , qui comptent sur le secours de Sicile.
La Valette paraît avec Miranda, envoyé de Sicile. Le grand maître exhorte les chevaliers à ne rien attendre d'une assistance terrestre, et à ne se confier qu'au ciel et à leur courage. Miranda déclare que, pour le moment, il n'y a encore rien à espérer de l'Espagne, qu'il faut que Saint-Elme soit conservé, si l'on veut que la flotte sicilienne se montre, et qu'elle virera de bord, si, à son arrivée, ce fort est déjà dans les mains des Turcs. Murmures des chevaliers contre la politique espagnole. Miranda se décide volontairement à demeurer dans l'île et à partager le sort de l'ordre.
Un vieil esclave chrétien est amené au grand maître par le chevalier Montalto. Il est envoyé par le général turc, sous prétexte d'entamer une négociation au sujet, du fort Saint-Elme, mais en réalité pour lier un commerce de lettres avec un traître. Le grand maître ne veut entendre à aucun traité entre les chevaliers et les infidèles, et menace de faire mettre à mort tout héraut envoyé désormais. On donne à l'esclave chrétien, qui se plaint de sa dure destinée, la faculté de rester à Malte. Il préfère retourner dans sa captivité, parce qu'il est convaincu que Malte ne peut tenir. Avant de partir, il laisse échapper le mot de trahison.
Il arrive deux députés de la garnison de Saint-Elme. Cette garnison n'a pas été choisie par le grand maître, mais elle a été désignée, sans sa participation, par un mode d'élection conforme aux statuts. Un chevalier de vingt ans, Saint-Priest, qui
est aimé de tous et que le grand mattre distingue particulièrement, est au nombre des défenseurs de Saint-EIme. Il ressemble, pour l'apparence extérieure et pour la bravoure, à un jeune et brillant Renaud. Il est le fléau des Turcs, et, quoi qu*on fasse pour l'épargner, il est le premier dans tous les combats. Mais, au milieu de la mort et du danger, il demeure invulnérable ; on dirait que son seul aspect désarme l'ennemi, ou qu'une garde d'anges l'entoure. Créqui, un autre jeune chevalier, d'un caractère ardent, lui est étroitement uni par un sentiment passionné , mais noble. Les députés peignent la situation de Saint- Elme , les progrès de l'ennemi , l'impossibilité de tenir dans la forteresse, et ils prient qu'on permette à la garnison de se retirer dans un autre poste. Les plus jeunes chevaliers, surtout Gréqui, appuient cette demande avec instance ; mais le grand mattre refuse. Il exprime clairement sa sympathie pour le sort de la garnison, mais il déclare, avec gravité et fermeté, qu'il faut que Saint-Elme soit conservé, et il s'éloigne avec les vieux chevaliers.
Murmures des jeunes chevaliers contre le grand mattre. Créqui s'informe avec anxiété de Saint-Priest, et apprend des députés combien il est, lui surtout, exposé au danger. Montalto revient, après avoir reconduit l'esclave chrétien, et entretient l'aigreur contre le grand maître par de malveillantes allusions à sa dureté et à son despotisme.
Les mécontents s'éloignent. Le chœur reste sur la scène. Il se plaint de la décadence de l'ordre, et de l'injustice qu'on montre envers le grand mattre, dont il reconnaît les mérites. Souvenirs de l'histoire de l'ordre.
La Valette , le chœur. Le grand mattre se montre homme. Il craint de n'avoir pas assez de force pour persister dans ce que
commande la nécessité. Le sacrifice des vaillants défeoseurs de Saint-Ëlme Tafflige profondément. Il est aussi inquiet des abus qui ont fait irruption dans Tordre. Le chœur le rend attentif aux suites de sa tolérance indulgente , et lui rappelle la querelle au sujet de l'esclave grecque. La Valette reconnaît sa faute, et il veut tout tenter pour opérer une réforme complète de l'ordre. Il a déjà fait éloigner cette femme grecque.
nomégas, Biron et les précédents. Les deux chevaliers se plaignent de Téloignement de la Grecque. La Valette rappelle aux chevaliers leurs vœux. Ils prétendent que la situation actuelle leur donne droit à Tindulgence. On voit se manifester leur nature fougueuse qui , au comble du danger , brise toutes les barrières. Ils veulent jouir du moment présent, parce qu'il se peut que l'heure prochaine ne* leur appartienne plus. Le vaillant soldat, dont on a besoin, croit pouvoir braver la loi. Le grand maître leur parle avec autorité comme leur chef, et s'éloigne.
Romégas et Biron , aigris au plus haut point , se liguent contre le grand maître. Romégas le tient d'ailleurs déjà pour son ennemi.
Créqui survient et parle sans ménagement de la dureté du grand maître. L'entretien est interrompu par Montalto , qui annonce de nouveaux députés de Saint-Ëlme. La situation a fort empiré de ce cdté ; les Turcs sont maîtres d'un ouvrage extérieur important. La garnison insiste encore une fois pour avoir la permission de se retirer; sinon elle veut, dans une sortie, aller au-devant d'une mort assurée. Parmi les députés est Saint- Priest , par qui l'on espère gagner le grand maître. La Valette refuse de les entretenir. Cette dureté apparenie révolte encore plus les chevaliers , bien qu'elle soit un effet de sa tendresse de cœur : il ne se croit pas assez de fermeté pour voir, dans de
L£S CHEVALIERS DE MÂLTË. 567
telles circonstances, un jeune homme qui lui tient de près. Saint-Priest est son fils naturel , mais personne ne le sait que La Valette lui-même.
Les députés entrent, accompagnés de plusieurs chevaliers «, qui laissent éclater leur mécontentement contre le grand mattre, Saiut-Priest garde le silence , mais Créqui s'abandonne au plus violent transport de la passion. Romégas et Biron se rangent à son avis. Montalto profite de ce moment pour soulever les chevaliers contre le grand mattre. En vain le chœur les rappelle avec force à leur devoir. Il se forme une ligue redoutable contre le grand matlre»
La Valette charge l'ingénieur Gastriotto d examiner l'état de Saint-Elme.
Le grand mattre a des soupçons sur Montalto et le fait obser-* ver de près, il lui parle en particulier , pour l'avertir avec dou« ceur, mais l'entretien est sans résultat. Montalto nie avec opiniâtreté et audace, et se prévaut de sa dignité de commandeur.
Après que Montalto s'est retiré, Saint-Priest parait devant lia Valette. Le jeune chevalier pense tout autrement que le reste des députés de Saint-Elme. 11 ne désire pas être retiré du fort,et il \\&àt f en ce moment , dévoiler au grand mattre , avec une franche et filiale confiance, la révolte des chevaliers. La Valette a de la peine à cacher ses sentiments. Il parle encore à Saint- Priest comme grand maître , et le congédie avec des ordres. Enthousiasme du jeune homme pour son devoir et pour la per* sonne du grand mattre.
Homégas , Biron , Créqui et plusieurs de leurs partisans en-
trent en scène. Ils commencent par d'énergiques représentations, relatives à la garnison de Saint-Elme, et , sur le refus du grand mattre , ils parlent le langage de la révolte. Créqui sur* tout s'oublie et s'emporte. Au reproche qu'on fait à La Valette de conduire , par son obstination , l'ordre à sa ruine , celui-ci répond que l'ordre est déjà ruiné, qu'en ce moment il n'existe plus , et que ce n'est point par la puissance de l'ennemi , mais par sa décadence intérieure qu'il a péri. Il s'éloigne avec dignité , et commande aux chevaliers d'attendre ses ordres.
Les chevaliers sont ébranlés par les dernières paroles du grand mattre , et quelques-uns d'entre eux comnàencent à sentir leur tort. Un chevalier apporte la nouvelle qu'un renégat vient de se montrer avec un message du général turc , nonobstant la menace de La Valette de mettre à mort tout négociateur envoyé par l'ennemi. On a trouvé sur le renégat des lettres contenant de grandes promesses pour Montalto. Montalto a passé à Tennemi. Les chevaliers se rappellent que c'était lui qui entretenait le plus leur amertume contre le grand maître.
Miranda, l'envoyé espagnol ; après lui, les plus jeunes chevaliers ; puis quelques-uns des plus âgés, et enfin le chœur, entrent armés. Le grand maître les suit avec Castriotto. L'ingénieur reçoit l'ordre de faire son rapport, devant toute l'assemblée, sur l'état de Saint-Elme. Il soutient qu'il est encore possible de défendre quelque temps les ouvrages de ce fort. Alors le grand maître demande aux plus jeunes et aux plus vieux chevaliers, puis au chœur et à Miranda, s'ils veulent, sous son commandement, entreprendre cette défense. Tous y sont prêts, et maintenant le grand maître accorde à la garnison de Saint-Elme la permission de quitter le fort ; il congédie les chevaliers séditieux, et ordonne à Komégas seul de demeurer.
La Valette lui parle comme un mourant qui exprime sa dernière volonté. Romégas, qui a précipité Tordre à sa ruine, est seul, dit le grand maître, en état de le sauver. Il l'a choisi pour son successeur, et lui a gagné les voix les plus considérables. Romégas se trouve maintenant placé à un autre point de vue, au rang de prince, qu'il est capable d'occuper, et il reconnaît ce qu'il y avait de condamnable dans sa conduite passée. Cou* vert de honte par la magnanimité d'un homme qu'il avait à ce point méconnu, il s'éloigne, bien résolu à montrer par les faits qu'il n'est point indigne d'une telle confiance.
Saint-Pf iest paraît pour prendre congé du grand maître. La Valette est extrêmement ému. 11 lui découvre qu'il est son père, bénit son fils, et lui dit qu'il ira avec lui au-devant de la mort à Saint-Elme. Le chœur est présent à cette scène.
Romégas entre avec les chevaliers séditieux et les députés de Saint-Elme. Tous se repentent de leur erreur , et chacun est prêt à se sacrifier dans Saint-Elme pour le salut de l'ordre. Le chœur ajoute encore à la confusion des chevaliers , en leur révélant que Saint-Priest est le fils du grand maître et qu'il vient à l'instant de le dévouer à la mort. La Valette refuse de renoncer à sa première résolution , jusqu'au moment où il est convaincu du complet changement des dispositions des chevaliers. Alors enfin il consent à ce que les défenseurs de Saint- Elme continuent de défendre encore ce poste, et obéit, par devoir, à la nécessité qui lui prescrit de se conserver à l'ordre , comme grand maître, dans la situation présente. Tous le pressent de ne pas se séparer de son fils. Chacun est prêt à prendre la place de cet admirable jeune homme. Saint-Priest résiste et demeure inflexible. Le plus sublime enthousiasme
570 liÊS CHEVALIERS DE MALTE.
éclate dans ses paroles. La Valette aussi ne veut entendre parler d'aucune exception , d'aucun égard personnel. Saint-Priest prend congé du grand maître et de Gréqui.
Le chœur reste seul. Il s'exprime avec la plus haute dignité. Il est exalté par tout ce qui élève l'homme , le sentiment du devoir, l'esprit de chevalerie, la religion.
Nouvelles de Saint-Elme. — On donne l'assaut au fort. Créquî s'est enfui à Saint-Elme pour mourir avec son ami. — La Valette entre , extrêmement inquiet , mais avec une mâle gravité. II sent profondément ce qu'il sacrifie.
Saint-Elme est pris. Un Grec, Lascaris, issu d'une famille qui a occupé le trône impérial grec, s'enfuit, au péril de sa vie, de l'armée turque, où il exerçait une haute fonction, pour joindre les chevaliers, dont il admire l'héroïsme , et à la religion desquels l'attachent les premières impressions de sa jeunesse. Il fait un rapport détaillé des exploits incroyables des défenseurs de Saint-Elme, des pertes immenses des Turcs, de leur stupéfaction à la vue de l'état de la forteresse et du petit nombre de ses défenseurs, du dommage surtout trèsgrave que l'ennemi a éprouvé par la mort d'un des premiers et des plus expérimentés de ses généraux , du souverain de Tripoli , Dragut, qui a succombé dans ce siège. — Il n'y a plus rien à craindre de la trahison de Montalto. Il a rencontré Saint- Priest dans l'assaut et a trouvé sa récompense.
On a recueilli dans les flots le corps de Saint-Priest. On l'apporte sur la scène . et les chevaliers l'accompagnent dans un
deuil muet. La Valette s*élève au-dessus de lui-même. Il célèbre la haute destinée de son fils glorieux , voit dans tous les chevaliers ses enfants , et se confie fermement à la force de Tordre , qui désormais lui paratt assurée sans réserve ni limite. Par ce grand sacrifice , la victoire est décidée , comme, dans la guerre des Perses, par la mort de Léonidas. — L'événement a justifié cette croyance.
LES
LES