Théatre de société
Mais, encore une fois, toutes ces persécutions sont inutiles , je ne sais point de
secrets....
Quoi ! Sophie , vous qui êtes nalurelleiuent si vraie , pouvez- vous soutenir un mensonge avec tant d'assurance !
SOPHIE
Un mensonge! l'expression est douce... I
PAULINE
Elle est juste . au moins.
SOPHIE
Non ; car vous confondez toujours l'indiscrétion avec la franchise , et d'un défaut vous faites une vertu. Tromper par intérêt , par vanité , ou par plaisanterie , voilà ce qui s'appelle mentir; mais ne pas convenir qu'on sait ini secret dont on est dépositaire , c'est remplir un devoir que l'honneur impose , et qui fait seul la sûreté de la société.
PAULINE
Enfin, vous m'avouez donc que vous êtes
dépositaire d'unsecret? je vous en fais mon
compliment.
SOPHIE
Il ne s'agit pas de moi , je parle en général.
PAULINE
Ah ! fort bien ; ce n'était qu'une remontrance en forme de définition.
SOPHIE
Pauline , changeons d'entretien ; vous allez vous fâcher, je le vois.
PAULINE
Ai-je tort ? je suis votre sœur , je vous aime , je vous dis tout ce que je sais , et vous n'avez nulle confiance en moi.
SOPHIE
Ma chère Pauline , vous avez un cœur excellent, et mille bonnes qualités , mais..;
PAULINE
Mais je suis curieuse , n'est-ce pas? Eh bien! oui, je l'avoue; c'est que je n'ai pas votre tranquillité, votre indifférence; c'est que j'attache un prix infini aux plus petites choses qui peuvent intéresser les personnes que j'aime ; voilà pourquoi je veux savoir," je veux découvrir tout ce qui les regarde.' Si j'étais moins sensible, je serais parfaite à vos yeux , car je n'aurais, je vous assure, nulle curiosité.
SOPHIE
Mais, ma sœur, je vois sans cesse que votre curiosité s'exerce indifféremment et sans choix sur tous les objets qui se présentent.
PAULINE
Oui, autrefois; oh ! je conviens que dans mon enfance on pouvait me faire ce reproche....
Mais il y a quinze jours seulement , la fille du jardinier. Rose , devait se marier; elle me le confia, il fallait que maman y décidât les parens du jeune homme , qui
avaient en vue un aulrc parti, et que l'affaire jusque là fut secrète : vous fîtes tant que vous la découvrîtes ; le secret fut divulgué, et le mariage manqua.
PAULINE
II est vrai que j'eus tort dans cette occasion , mais je ne prévoyais pas ce qui est
arrivé.
SOPHIE
Assurément vous n'avez jamais Finlention de faire une méchanceté, j'en suis bien certaine; mais, ma sœur, une curiosité excessive entraîne toujours avec elle les indiscrétions les plus dangereuses. Mamoai vous a dit cela tant de fois !
PAUimE.
C'est pourquoi vous pourriez vous épargner la peine de me le répéter. Mais pour revenir à ce que nous disions tout à l'heure, je vous proteste que je ne désire savoir votre secret. que parce que j'ai démêlé que c'est vous qu'il intéresse personnellement; car pour ce qui est de pure curiosité, j'en suis corrigée.... mais.... absolument.
SOPHIE
Vous me l'assurez, je dois vous croire. Eh bien ! ma sœur, tranquillisez-vous. S'il
COIMÉDIE; 7
est vrai que jo sache un secret, je puis vous re'pondre qu'il ne me regarde point.
PAULINE
S'il est vrai...! Mais parlez clairement; en savez-vous, ou n'en savez- vous pas?
SOPHIE
Que vous importe, puisque l'assurance que je vous donne doit détruire les inquiétudes que vous aviez uniquement par amitié pour moi?
PAUIIXE.
Enfin donc , je puis compter que ce secret ne vous intéresse point!
SOPHIE
Toujours ce secret., ! Mais je ne conviens
pas du tout que j'en sache un; au contraire,
je le nie.
PAULINE
Mais tout vous dément. J'ai des yeux!
Ne vois je pas, depuis hier au soir, toutes vos chuchoteries avec ma cousine quand je parais , les signes , les mines , et puis tout 1 embarras que je vous cause...? Tenez, dans ce moment même vous attendez Constance, j'en suis sûre; je vous gène en restant ici; vous m'avez brusquée, grondée, sermonnée , afin de m'engager à vous quitter; mais je tiendrai bon, je vous en
averiis. {D'un ton moqueur. ) Ma chère petite sœur, je vous aime trop pour m'éloigner de vous, je me décide à ne m'en pas séparer un instant de toute la journée.
SOPHIE, à part.
Quelle patience il faut avoir! (Haut. ) Croyez-vous , Pauline , que de semblables manières puissent engager à vous accorder beaucoup de confiance...?
PAULINE
Mais vous me poussez à bout. Oui, vous me désolez, vous êtes d'une ingratitude...
SOPHIE
Ah ! Pauline, que vous êtes injuste !
PAULINE
Eafm, vous me préférez Constance; vous en faites votre confidente , et je ne suis pour vous deux qu'un tiers incommode, importun, moi qui suis votre sœur! cela n'est-il pas cruel?
SOPHIE
Ah ! si vous étiez moins curieuse et moins indiscrète, je n'aurais jamais eu rien de caché pour vous ; mais cette confiance que vous me demandez, ma sœur, vous l'avez trahie tant de fois....
PAULINE
Je VOUS le répète , je suis changée ; failesen l'épreuve, confiez moi voire secret.
Fort bien! ma sœur; et vous prétendez n'être plus curieuse?
PAULIKE.
Je badine.... Je vous jure qu'à présent si l'envie vous prenait de me dire votre secret je ne voudrais pas l'écouter. D'ailleurs, je le saurai bien malgré vous, si je le désire ; je devine juste quelquefois. Vous pourriez vous en souvenir !
SOPHIE
Que voulez -VOUS dire...?
PAULINE
Vous avez été quatre mois à Paris avec ma tante ; je suis restée ici : il n'y a que trois mois que vous êtes revenue; eh bien ! au bout de quinze jours je me suis aperçue....
SOPHIE
Mais de quoi?
PAULINE
De tout ce que vous avez confié à Constance... Niez cela si vous l'osez. . . ! Quand, à votre retour, maman vous dit que ce mariage arrangé pour vous était rompu^
vous momrâtos lant de joie, tant de joie,
qu'il était clair.... que vous en désiriez un
autre....
Ah ! je ne désire que de pouvoir conserver ma liberté... !
PAULINE
^ Quel ton tragique... ! C'est de celte manière que vous disiez, il y a quatre jours , à Consiance:( Elle prend un ton langoureux ) « Oui, le temps, la raison, je )) l'espère, effaceront de mon esprit un » souvenir si dangereux.... » El puis après ces mois vous avez fait un soupir...; mais un soupir que je ne puis contrefaire, car il
était... inimitable.
SOPHIE, h part.
Ah Dieu... ! (Haut.) Et comment avezvousdonc entendu cela?
P/kULINE.
Nous couchons dans la même chambre...
SOPHIE
Eh bien ?
PAULINE
Eh bien! vous n/avez cru bien profondément endormie.... Je crois en effet que je ronflais un peu , et cependant j'entendais toute votre conversation.. ..
COMÉDIE. il
SuPilIii.
Comment pouvez-vous avouer sans rougir....
PAULlJNE.
Enfin, ai-je bien entendu...?
SOPHIE
Cela peut être, mais ce que vous supposez n'en est pas moins faux....
PAULINE-
Bon ! bon ! vous êtes comme ma cousine, j'en suis sure; car j'ai aussi découvert son secret.... et toujours en dormant»
SOPHIE
Comment?
PAULINE
Eh ojii! elle aime mon frère....
SOPHIE
Mais sûrement , elle aime mon frère ; ils sont parcns, élevés ensemble....
PAULINE
Vous m'entendez bien.... Elle l'aime d'une certaine manière.... là, comme vous aimez ce... ce jeune homme... cet inconnu que vous avez laissé à Paris; car je dois vous avouer que je ne sais pas son nom.... Si vous vouliez me le dire... !
SOPHIE , à part.
Ail grand Dieu ! si elle savait tout ce
ï2 LA CURIEUSE,
qu'elle méfait souffrir... ! (Elle se tourne
pour essuyer ses pleurs. )
Mais ce n'est pas tout cela qui m'intéresse le plus aujourd'hui; je ne pense qu'au grand secret qui occupe toute la maison ; voilà ce qu'il faut absolument découvrir..,. J y parviendrai , j'en ai le pressentiment. Je parierais , par exemple , qu'il est question d'un mariage Nous sommes ici trois
personnes à marier, vous , ma cousine et moi j il s'agit de deviner de laquelle on s'occupe.
SOPHIE
Quoi ! vous croyez que si c'était de vous on vous le cacherait , et que vous seriez la seule des trois pour qui ce secret en fut un?
PAULINE
Oh mon Dieu ! j'en suis sûre ; maman vous le confierait avant de m'en parler, et je ne l'apprendrais que lorsque la chose serait tout arrangée....
SOPHIE
Ah Pauline ! que de réflexions cette certitude devrait vous faire faire ! Quelle cruelle justice vous vous rendez vousmême! Gomment la persuasion où vous
COMÉDIE. ï3
êtes d'inspirer une défiance si injurieuse et si humiliante ne vous engage-t-elle pas à surmonter vos défauts?
PAULINE
Ah! ah! vous convenez presque que j'ai deviné....
Quoi...?
PAULINE
Sur ce mariage....
SOPHIE
Comment, vous croyez, ma sœur, qu'on va vous marier ?
PAULINE
Vous me l'avez fait entendre r
SOPHIE
Moi...?
PAULINE
Il est vrai que vous êtes mon aînée... j mais de trois ans seulement.... Ah! il me vient une idée.... Peut-être va-t-on nous marier toutes deux en même temps....
SOPHIE
Sans doute, et Constance aussi : trois noces dans un jour, voilà le secret, vous l'avez découvert !
i4 LA CURIEUSE,
PAULINE
Vous plaisantez; mais pour un niai-iage, il y en a un en l'air, cela est sûr.... Ce baron de Scnanges, qui est arrivé hier, et qu'on n'a jamais vu ici, par exemple, vous ne me nierez pas qu'il ne soit du secret...? Ses longs entretiens avec maman, sa distraction, sa préoccupation, tout le prouve...,* cependant il est bien Iriîïte et bien vieux.... J'imagine que ce n'est pas lui qui songe à se mariei...; mais il a un fils peut-êlro.. .. ou du moins des neveux.... Oli! je débrouillerai tout cela. Mon Dieu! que mon frère n'est-il ici! il m'aime, bii.... il ne me ferait pas de cachoteries. Enfin, il d^it bientôt revenir de
son régiment Sophie, qu'avez -vous
donc? vous rêvez, vous ne m'écoutez pas.
SOPHIE
Je n'ai rien à répondre à toutes les folies que vous dites depuis une heure.
PAULINE
Des folies... ! il n'y a que vous de raisonnable ; voilà du moins ce que vous pensez. . . . Oui , vous vous croyez un petit modèle (Je perfection...; et puis, quand vous avez bien prêché d'un ton bien sentencieux, vous gardez un dédaigneux silence>
COMÉDIE. i5
et l'on ne peut plus obtenir une seule parole de vous — Oh! vous êtes d'une société tout-à-fail aimable!
SOPHIE
Pauline, vous voulez me melire en colère, et ^ous ne réussirez qu'à ni'afïliqer , en vc us donnant des torts que mon amitié ne peut vous voir sans un mortel chagrin.
PAULINE
Je ne sais comment vous faites; vous trouvez toujours le secret d'avoir raison.
Vous qui aimez tant les secrets, vous devriez n/apprendre celui là; je ne me flatte pas de l'avoir, mais du moins je saurais le préférer à tout autre.
PAULINE
Ah Sophie! si vous m'aimiez davantage, que je vous admirerais de bon cœur,... ! Quelqu'un vient.... Ah! c'est Constance.
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