SCÈNE VI
PAULINE , ROSE
PAULINE
Rose.... Mais que faisiez- vous là ?
Rien , mademoiselle.
PAULINE
Comme vous voilà ronge...?
ROSE
Oh dame! c'est qu'il fait chaud.
PAULINE
Vous avez quelque chose dans votre poche, je l'ai vu... Pourquoi donc ce mystère, ma chère Rose? Est-ce que tu n'as plus d'amitié pour moi?
ROSE
Tenez, vous m'iiUez tirer les vers du nez, je vois cela.
PAULINE
Ah! je t'en prie, parle-moi vrai, et js
(XMÉDIE. 55
le donne ma parole d honneur de ne l'aire aucune indiscrélion.
ROSE
Mais c'est que c'est plus fort que vous... Souvenez- vous donc comme vous avez fait manquer ma noce.
PAULINE
Va, je t'en dédommagerai, je te promets de faire ta fortune.
Oh ! ma fortune, elle est en bon train; allez ^ je suis plus riche que je ne voudrais, car ça me donne du souci....
PAULIISE.
Que veux-tu dire? Explique-loi, de
grâce...
ROSE
Allons, me v'ià enjôlée, il faut que J€ vous dise tout.
PAULINE , l'embrassant.
Ah Rose ! que je t'aime !
ROSE
Je m'en vais vous conter une drôle d'histoire....
PAULINE
Dépêche donc.
ROSE
Dame I c'est une aventure comme 11 v ^^
a dans le livre vert que madame la marquise vous avait dit de ne pas lire , et que vous avez volé... !
PAULINE
Mais au fait , Pvose....
ROSE
Enfin , c'est comme un conte de roman.
PAULINE, à part.
Qu'elle m'impatiente ! ( Haut. ) Mais Rose, finissez donc!
ROSE
M'y voici : je me promenais tout à l'heure dans l'avenue , v'Jà que tout d'un coup un homme vient vers moi; il était toutembéguiné dans son chapeau et dans sa redingote, mais pas moins il avait l'air jeune. 11 me dit comme c'a : Etes- vous du château? Oui y monsieur. Eh bien! donnez cette lettre à mademoiselle de Valcour, et prenez cela pour vous ; je vous en donnerai bien d'autres, si vous êtes discrète.
PAULINE
Ah ! c'est notre homme de ce matin : eh bien ! Rose,qu'avez-vous répondu?
ROSE
Pardi ! rien , je n'ai pas eu le temps de dire un mot; il m'a laissé la lettre, une bourse, et crac, il court encore. Moi,
toutébaubie, je compte l'argent, et puis je le mets dans ma poclie avec le billet : v'ià tout.
PAULINE
Et la lettre, vous l'avez donc?
ROSE
Sûrement que je l'ai.
Ah ' voyons-la.
ROSE
Je le veux bien , mais vous ne la lirez pas ,au moins, car elle est cachetée. Tenez, la voilà.
PAULINE lit l'adresse.
A mademoiselle de Vcdcour. . . . S'adresse-t-elle à ma sœur, ou à moi ?
ROSE
Oh ! je parierais qu'elle esl pour mademoiselle Sophie.
PAULINE
Pourquoi?
ROSE
Vous connaissez bien Mario -Jeanne, la fermière ?
PAULINE
Eh bien ?
ROSE
Elle vend dn vin.
58 LA Ct'RlELSE,
PAULliVE.
Après?
ROSE
Eh bien ! il y a deux jours qu'un jeune homme est venu chez elle comme pour demander chopine; mais, au lieu déboire, il a passé tout le temps à faire des questions sur mademoiselle de Valcour , la plus grande , qui a l'air si sage '• v'ià comme il disait. Oh ! Marie-Jeanne lui en a conté des plus belles, car elle aime mademoiselle Sophie , Dieu sait.... Et puis n'y a qu'une voix sur le compre de mademoiselle votre sœur : c'est \ rai cela.
PAULINE
Et ce jeune homme.... n'a fait aucune question sur moi?
ro«;e.
Non, il n'a parlé que de celle qui a Tair sage; il n'a pas été question de vous.... Vous voyez bien que c'est l'homme à la lettre; ça y ressemble bien , du moins.
PAULINE , tristement.
Rose, il faut que je porte cette lettre à maman — Quand elle serait pour moi, je ne dois pas l'ouvrir.... ainsi j'ignorerai toujours ce qu'elle contient ,
COMÊDîE. 59
ROSE
A cause de votre bonne action, madame vous dira peut-être ce qu'il y a dedans; voilà comme mademoiselle Sophie se fait tout conter par elle.
PAULINE
Je voudrais seulement savoir si cette lettre est signée,... Cette aventure est bien singulière; a-t-elle quelque rapport avec le secret qui occupe maman , Sophie et Constance... !
ROSE
Ah ! vous vous doutez donc qu'il y a un secret en l'air ?
PAULINE
Rose, en aurais-tu découvert quelque chose... ?
ROSE
Ma foi, il n'y a peut-être que nous deux dans la maison qui ne le sachions pas; vous, mademoiselle, à cause de votre curiosité, et moi, parce qu'on s'aperçoit que vous me faites jaser tant que vous voulez. Mais pourtant j'ai accroché quelque petite chose.... ''\
PAULINE
Ah ! qu'est-ce que c'est?
6o LA CURIEUSE,
ROSE
Je veux bien vous le dire , mais à condition que, si vous ouvrez la lettre, vous me la lirez....
PAULINE. -
Mais fi donc ! je ne l'ouvrirai point.
ROSE
Bon ! vous n'y tiendrez pas, allez, je vous connais.
PAULINE
Rose, vous avez donc bien mauvaise opinion de moi...?
Mon Dieu! mademoiselle, pardonnezmoi... mais, d'après tout ce que je vous ai vu faire jusqu'ici....
PAULINE
J ai pu me laisser entraîner à des etourderies; mais je suis incapable, je l'espère , de commettre une faute aussi grave... Une fille de mon âge ouvrir en secret la lettre d'un jeune homme, et d'un inconnu... ! et une lettre qui , vraisemblablement , est pour une autre... ! O ciell si la curiosité pouvait égarer à ce point , existerait-il un vice plus dangereux et plus horrible !
COMÉDIE. 6i
ROSE
Apaisez- VOUS donc, mademoiselle. Eh bien! nous ne la lirons pas. Allons, je vous dirai tout ce que je sais saus cela.
PAULINE
Dépêchez-vous donc, car l'heure du
dîner approche.
ROSE
Hier au soir madame était dans le parterre avec ce baron ; en passant, j'ai entendu monsieur le baron qui disait ' Le chevalier de Mirville , et puis ils ont parlé tout bas , tout bas ; mais je me suis souvenue de ce nom , parce que je l'avais déjà entendu dire une fois à M. Thibaut, qui parlait pourtant à l'oreille du valet de chambre chirurgien , au bas de l'escalier , pendant que j'étais cachée derrière la porte battante.
Le chevalier de Mirville... ! Ce nom m'est absolument inconnu...
ROSE
Et puis, cette même fois, le chirurgien ajouta je ne sais quels mots, et ceux-ci que j'attrapai t Quelle surprise , si on savait qu'il est caché ici!
62 LA CLaiElSE,
PAULINE
Vous avez entendu cela ?
ROSE
Oh ! de mes deux oreilles Mais
c'est tout ce que j'ai pu découvrir.
PAULINE
C'est beaucoup. Il est clair que le chevalier de Mirville est caché dans ce château... Mais pourquoi...? Et le baron de Sénangcs le sait, puisqu'il a parlé de lui... Sûrement même le baron est son oncle, ou peut-être son père.... Mais ce mystère est incompréhensible; je donnerais toutes choses au monde pour le pénétrer.
ROSE
^ Et moi aussi , je vous assure.
PAULÏNE.
Enfin, nous savons du moins que le chevalier de Mirville est caché ici.... C'est toujours cela, et c'en est assez pour découvrir le reste avant la fin du jour. ( Elle regarde à sa montre. ) Mais il est bientôt deux heures, on va se mettre à table. Adieu, Rose, je te remercie de ta confiance; tu peux êire siire que je n'en abuserai point.... Ne me suis pas, il est
inutile qu'on nous voie ensemble ', va-l'en
par l'autre côté.
r.osE.
C'est bien dit, il faut de la prudence. ( Elles sortent. )
ri.^A DU DEUXIEME ACTK.