‹ Théatre de sociétéChapitre 39 sur 113 · LE CHEVALIER , CHAMPAGNE · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER , CHAMPAGNE

LE CHEVALIER

Voila un honnête intendant... ! il serait bien étonné s'il savait toutes les peines que

nous avons eues à casser ma roue... ! enfin, nie voilà installé dans le château de Sainville , et tous mes vœux sont exaucés.

CHAMPAGiXE.

Ma foi! monsieur, je ne reviens pas de rélonnemeut que vous me causez : à la veille d'un mariage intéressant pour vous, aimé et amoureux d'une jeune et jolie femme, vous partez tout à coup de Paris; nous arrivons secrètement à la dernière poste qui conduit ici; là, vous me laissez avec ordre de cacher qui vous êtes , et (le ne revenir vous trouver que dans la supposition où M. de Sainville arriverait lui-même ; enfin , au bout de trois semaines, j'apprends du maître de poste que M. de Sainville est en chemin , et qu'on l'attend aujourd'hui; alors je pars, je me transporte au heu du rendez-vous , et je vous trouve établi dans une misérable chaumière ; nous montons dans la voilure que je vous ramène, et au bout d'un demi-quart de lieue vous nous faites casser une dé vos roues, à l'entrée de l'avenue de ce château , où l'on vous donne 1 hospitalité de si bonne grâce , eu plaignant un accident dont vous êtes Fauteur vous-même... Je vous avoue, mon- U. 7

i46 ZÉLIE , sieur, que tant de mystère excite vivement ma curiosité, et que je ne vaux rien poulies demi-confidences

LE CHEVALIER

Depuis long- temps je compte sur ta discrétion....

CHAMPAGÎS'E.

Il est vrai que vous l'avez mise à de furieuses épreuves.,..

LE CHEVALIER

Quand je l'ai laissé à la poste, je n'avais que des projets si vagues, si incertains, que je ne pouvais m'en rendre compte à moi-même ; la seule chose qui m'importât alors, c'était d'être averti de l'arrivée de Sainville....

CHAMPAGNE

Enfin, monsieur, à présent, parlez-moi, faites-moi donc agir, employez mes petits talens; car l'inaction me tue.

11 faut que tu sois bien imbécile pour ne pas deviner, à tout ce que lu me vois faire, que je suis amoureux.

CHAMPAGNE

Comment ! est-ce que ce n'est plus Clarice....?

LE CHEVALIER

Clarice est aimable, elle m'aime, je l'épouserai peut - être ; c'est , je crois , m'acquitter assez envers elle.

CHAMPAGNE

En effet, elle vous aura une grande obligation ; vous n'avez rien , et vous aurez la bonté d'accepter sa fortune et sa main.

LE CHEVALIER

J'ai eu, je l'avoue, pour elle un goût très-vif; coquette, légère, piquante, capricieuse ; avaat qu'elle s'avisât de m'aimer, elle était réellement charmante : mais l'amour l'a beaucoup changée, et elle y perd toutes ses grâces ; elle est devenue inquiète, jalouse , passionnée ; et nous cessons de nous convenir.

CHAMPAGNE

Comment diantre! d^une étourdie vous avez fait une femme raisonnable! ah! je ne m'attendais pas à ce tour-là de votre part; mais, monsieur, quel est donc ce nouvel objet qui vous tourne la tête....?

LE CHEVALIER

N'as-tu pas entendu parler de cette jeune

CHAMPAGNE

Quoi! celle orpheline, sur laquelle on

i48 ZELIE,

a débité tant de fables, que le marquis de Sainville a fait élever d'une manière si extraordinaire, qu'il tient renfermée...., que personne n'a jamais vue...?

LE CHEVALIER

Eh bien! je la connais, je l'ai vue, je lui ai écrit et je lui ai parlé.

CHAMPAG?Œ.

C'est donc ici sa prison ; mais comment âvez-vous fait pour tromper tous ses surveillans •'' et quelle est votre espérance? Renoncez-vous à Clarlce, pour un enfant sans nom , sans état , dont on ignore le nom et la naissance...,

LE CTIEVALISR.

Tu connais mon goût pour les aventures romanesques; c'est d'abord lui seul qui m'a conduit ici; à présent, c'est l'amour qui m'y retient.

CHAMPAGNE

Mais, monsieur, qui diable a pu vous mettre une telle fantaisie dans l'esprit? LE CHEVALIER.

Je connais beaucoup Sainville, je l'ai vu très-souvent chez Clarice , dont il est le parent et l'ami. Depuis deux ans surtout, l'histoire de celte jeune personne qu'il tient renfermée occupe vivement sa famille ; il

COxMÉDIE. 149

n'y â pas plus de six mois qu'on est certain du lieu qu'elle habite : les uns prétendent qu'il l'a secrètement épousée; d'autres, que ce n'est que sa maîtresse; d'autres enfin, et c'est l'opinion la plus générale, sont persuadés qu'elle est sa fille.

CHAMPAGNE

Il est bien jeune pour avoir une fille de dix- sept ans*

LE CHEVALIER

Les agréniens de sa figure le font paraître infiniment plus jeune qu'il n'est en effet; Sainville a bien trente -cinq ans, ainsi rien n'est plus vraisemblable; ce qu'il y a de certain, c est qu'il a toujours constamment refusé de se marier; héritier de la foi tune iiumensc de son oncle Ariste , il a résisté jusqu'ici à toutes les persécutions qu'on lui a faiies à cet égard, avec un courage et une fermeté fort extraordinaires. Je t'avoue qu'une conduite si mystérieuse a piqué ma curiosité au dernier point : j'ai fait ce que j'ai pu pour gagner son amitié et sa confiance; mais sa réserve sur le seul point qui m'intéressait m'a ibientôt fait perdre l'espoir dont je m'étais flatté d'abord. Peut-être même en serais-je demeuré là, sans une aventure singtdière qui

i6o ZÉLIE,

a achevé de me tourner la léte. Tu sais que je faisais faire mon portrait pour Clarice ; le peintre que j'employais est un homme que j'ai mis à la mode , qui me doit sa fortune, et qui m'est entièrement dévoué. Un jour que j'étais chez lui, on est venu lui dire qu'un valet de chambre de Sainville demandait si le tableau dont il s'était chargé était fini et emballé , et qu'il l'attendait. Là-dessus , j'ai fait des questions ; le peintre m'a répondu qu'il avait promis le plus grand secret; ma curiosité et mes instances redoublent; enfin, le peintre y cède , il ouvre une grande boîte, il en tire un tableau qui représente l'intérieur d'un cabinet d'étude; la première figure sur laquelle mes yeux se portent d'abord est celle de Sainville appuyé sur une table couverte d'instrumens de musique, de globes , de sphères , de crayons et de dessins ébauchés ; il paraît plongé dans une rêverie délicieuse, et ses regards sont attachés sur un objet qui fixe bientôt tous les miens — C'est une jeune personne assise vis-à-vis de lui ; elle tient un livre , et semble lire tout haut. Tout ce qu'on peut imaginer de plus beau, de plus agréable, de plus charmant, est mille fois au-dessous

COMÉDIE. i5:i

de cette figure accomplie; elle réunit à la fois l'élégance, la noblesse, les grâces; et un air d'innocence et de sensibilité répandu sur tous ses traits y donne un charme inexprimable qui louche encore plus que sa beauté n'éblouit. Je ne pouvais m'arracher à celte dangereuse contemplation ; enfin, un peu rendu à moi-même, j'ai demandé au peintre s'il avait vu l'original de cette figure parfaite; il m'a répondu qu'il n'avait fait que la copier d'après un tableau en pastel, que j'ai supposé peint par Sainville lui-même...; et tu crois bien que j'ai reconnu Zélie; car quelle autre pourrait être si belle, et n'être pas connue? Ah ! pour la dérober aux hommages de l'univers entier, il fallait la soustraire à sa vue.... il

fallait....

CHAMPAGNE

Pardon, si je vous interromps au milieu de votre enthousiasme; mais, monsieur, est-ce là ce que vous appelez l'avoir vue, lui avoir parlé;..?

LE CHEVALIER

Non, te dis-je, je l'ai vue elle-même...; j'ai pénétré dans le séjour , jusqu'alors inaccessible, qui la renferme : tout est possible à l'amour.

î5a ZÉLIË,

CHAMPAGJNE , à part.

Pauvre lête dérangée ! ( Haut. ) El , sans doute, elle vous aime aussi...?

LE CHEVALIER

Elle ne me l'a pas dit , capendant je croies pouvoir m'en flaller.... D'ailleurs, je ne l'ai vue qu'un moment \ mais elle m'a parle? avec une douceur qui m'a donné de grandes espérances; elle m'a paru d'une innocence; et d^une ingénuité dont elle est peut-ctrc le seul exemple sur la terre : imagine-toi que je suis le premier homme, nprès Sainville, qu'elle ait jamais vu.... Une vieille 1 fenmie et lui, voilà les seuls êtres qu'elle connût avant moi...; je ne doute pas que Sainville ne soit son père , et je forme làdessus des projets....

CHAMPAGNE

Ehî sans doute, vous verrez qu'il ne l'a

élevée avec tant de soin que pour vous ;

cela est vraisemblable.... Mais, monsieur,

encore une fois, comment donc l'avez-vous

vue ?

LE CHEVALIER

As-tu remarqué dans le chemin de traverse que nous avons pris tout à l'heure , un grand mur à droite....?

COMÉDIE. i53

CHAMPAGAE.

Oui, qui donne sur des bruyères, sur un lerrain incuke....

LE ClIEVALIEU.

Justement. Eh bien! ce mur entoure le jardin de Zélie.

CHAMPAGNE

Je crois vous deviner; mais comiînMil escalader ce mur; i] est d'une hauteur extraordinaire , et d'ailleurs , tout hérissé de pointes....

LE CHEVALIER

Rien n'est impossible avec de l'argent et de la persévérance.

CHAMPAGNE

Cela est vrai; mais ordinairement vous manquez de l'un et de l'autre.

LE CHEVALIER

Eh bien ! cependant, c'est du haut de ce mur qu'après quinze jours d'attente et de soins superflus j'ai vu l'objet le plus charmant cl le plus digne d'être adoré , Z^^iie en un mot.

CHAMPAGJNE.

Ma foi ! je croirai désormais que l'amour donne des ailes....

LE CHEVALIER

Il donne mieux, il donne une industrie

i54 ZÉLIE,

qui rend loul facile. Avec des cordes , des échelles, des niaclniies que j'ai fait faire, je suis parvenu heureusement au haut du mur; pendant que j'y grimpais , mes bons paysans faisaient la garde pour ra'averlir au momdre bruit...

CHAMPAGNE

D'ailleurs, ce lieu est si désert ! il n'y passe personne.

LE CHEVALIER

Crois-lu que, pour voir Zélie une seule fois, il m'a fallu escalader le mur plus de dix? J'écoutais, je l'entendais parler, et je ne pouvais me montrer; une autre fois, plus hardi, j'osais jeter un coup d'œil sur le jardin, je l'apercevais, mais avec sa bonne , et il fallait me cacher encore ; enfin....

CHAMPAGNE

Paix! monsieur, j'entends quelqu'un.

LE CHEVALIER

On vient; suis-moi, Champagne; j'ai encore mille choses à te dire ; tu ne connais que la moitié de mes desseins et de mes aventures, j'ai besoin.de parler du reste ; descendons dans le parc, viens donc... ( Ils sorte7it cVun côté, Ariste et Vintendant arrivent de Vautre, )

COMÉDIE. i55

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