‹ Théatre de sociétéChapitre 60 sur 113 · IL · texte numérisé non relu

IL

ARISTE

Rien n'est plus vrai. Il existe un sentiment plus fort que l'amitié, plus vif, plus tendre que la reconnaissance, et ce sentiment s'appelle de l'amour. Il domine sur tous les autres , il occupe , il remplit le cœur uniquement ; il exige une préférence exclusive , il veut un retour égal , accompagné de peines et de charmes ; il maîtrise impérieusement celui qui s'y livre , et lui fait éprouver tour à tour les douceurs de l'espérance et les inquiétudes de la jalousie ; enfin quelquefois , bizarre dans son choix , il naît et se déclare souvent à la

première vue La sympathie seule le

décide , et celte passion violente et dangereuse ne fut jamais l'ouvrage de l'estime et de la raison.

ZÉLIE

Ma surprise est extrême....! J'avais cru d'abord vous comprendre ; mais aux derniers traits dont vous peignez l'amour , je vois qu'il m'était inconnu.

ARISTE

Je vous l'ai peint î,el qu'il existe communément ; mais si la raison ne le fait pas naître , elle a pu quelquefois approuver et

rendre durable l'union de deux cœurs sensibles et vertueux.

ZÉLIE

Oui, je comprends un sentiment plus vif et plus IcikIic que tous les autres , et je conçois qu'on a dû, pour le distinguer, imaginer un nom pour lui. Mais aimer avec cette violence un objet inconnu, vouloir lui tout sacriner , jusqu'à sa vie, voilà ce quil m est iiîiîiossible de comprendre, et cet amour -!à me paraîtra toujours ime folie.

ARISTE

Ainsi donc , le chevalier de Viliers ne doit pas se flaiter de vous voir parla-^er....

ZÉLIE

Qui? jiioi, j'aurais pour lui le plus tendre de tous les sentimens ? O ciel ! pourriez-voi.is le croire ? Ah ! si, par mon ignorance, j'ai pu lui donner lieu de le penser un moment , que je me le reproche , et que j'ai d'un|.aii(;nce de le désabuser! Moi! i'aimer^de pr. ft^rcnce... ! il me semble que c est m'accus r d'un crime; je ne puis supporter cette idée... Ah, monsieur! que vous connaissez peu mon cœur !

ARISTE

Quel esl donc cet objet qui l'occupe tout entier?

ZÉLIE

Vous savez l'histoire de ma vie , et vous le demandez ! l'amitié , la reconnaissance , l'amour enfin, vous me l'avez appris; tous ces sentimens réunis m'atlaclient à jamais au plus généreux, au plus aimabb de tous les hommes.

ARISTE

Ecoutez-moi , ZéUe , pour la dernière fois ; la raison , la vérité , vont vous parler par ma bouche : si votre âme est sensible et vertueuse, je vais vous toucher, vous convaincre , el j'obtiendrai de vous le sacrifice d'une passion insensée.

ZÉUE.

Vous me faites frémir.... I qu'àllez-vous

m'a p prendre?

^ ARISTE

Le sentiment que vous éprouvez ne peut devenir légitime qu'en unissant votre destinée à celle de Sainville . . ..

ZÉLIE

Il est libre, je le suis....

ARISTE

11 est sou niaîu e , j'en conviens ; mais

mol qui lui liens licii de porc , moi qui le suis par la tendresse el les bienfaits, doisje perdre mes droits , et peut-il disposer de son sort sans mon aveu?

ZÉLIÊ.

Et s'il m'aime , s'il trouve son bonheur

à me choisir, à me préférer, ne devez- vous

pas..,?

ARISTE

Non , cessez de vous abuser ; vous n'êtes pas nés l'un pour l'autre ; la fortune , la différence d'âges, tout vous sépare : voudriez-voiis, Zélie, être accusée d'un vil et bas intérêt, en épousant Sainville? Voilà l'odieuse opinion que le monde prendra do vous; et peut-élre , en secret, Sainville lui-même livrera son cœur à ce soupçon cruel j en lui cédant, vous perdrez son estime, vous ternirez sa gloire et la vôtre. Prenez des sentimens plus élevés , [)lus dignes de vous; cachez-lui votre amour, il surmontera le sien , et la venu saura vous récompenser d'un si beau sacrifice. ZÉUE.

Qu'entends -je ! 6 ciel ! est-ce vous qiii venez de parler? vous le père de Sainville , vous que je dois respecter et chérir...! Ah!

5.i6 ZÉLIE , sans des titres si sacrés, je l'avoue, j'aurais peine à conlenir l'excès de ma surprise et de mon indignation : et qu'importe ]a fortune au bonheur,... ! Quoi ! si volontairement je m'impose le devoir d'aimer à jamais l'objet à qui je me donne, on pourrait croire et Sainville lui-même

quelle horreur....! Est-il un cœur assez cruel , assez bas , pour oser soupçonner ce qu'il aime, du comble de l'infamie.... .'' Lui, grand Dieu.... ! à quel point vous l'outragez...! ali monsieur! vous ne le connaissez pas; du moins , que ma confiance le justifie. Oui , je jure , je proteste de n'être jamais qu'à lui ; c'est à vous que j'en fais le serment. J'acceplerai avec transport tous les sacrifices qu'il daignera me faire ; ma gloire est dans le bonheur de ce que j'aime, je n'en connais point d'autre; je consulte mon cœur, seul il sera mon guide, et doit être écoute.

ARISTE, Je gémis des malheurs que vous vous préparez.... Voilà donc votre dernière résolution? Apprenez la mienne : Si Sainville vous épouse , il cesse d'être mon fils ; il n'est plus à mes yeux que le vil esclave d'une passion coupable ; et vous qu un

latal objet de discorde , et la soûle cause du malheur de ma vie. Adieu. Pensez-y bien, et choisissez entre ma haine et mon estime. ( // sort )

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