LA MARQUISE , SOPHIE
LA MARQUISE , rcgarJant sortir Pauline.
Quel caractère..! et que de peines il me cause...! Enfin, nous voilà seules, mon enfant; je voulais vous parler, Sophie, j'ai besoin de vous ouvrir mon cœur.
SOPHIE
Ah maman ! je n'osais vous demander le sujet de votre tristesse....
LA MARQUISE
Je suis accablée d'un chagrin d autant plus cruel qu'il faut le dissimuler à tous les yeux. Ma fdle, votre sagesse et votre discrétion , si fort au-dessus de votre âge, autorisent ma confiance en vous; elle est sans bornes, et je vais vous le prouver eu vous révélant le secret le plus important que je puisse jamais vous découvrir.
SOPHIE
Vous pouvez , par de nouvelles bontés ,
3o LA CLRJEL\SE ,
augmeiiler mon bonheur, et non ma tendresse et ma reconnaissance; je ne puis maman, ni vous aimer mieux, ni sentir plus vivement tout ce que je vous dois.
LA IMARQUISE Sopliie ! que vous me rendez une heureuse mère...! Mais hélas! je n'ai qu'une uniie et j'ai deux filles.
Pau-ine se rendra digne un jour d'un lilre si glorieux et si cher....
LA MARQUISE
Ah ! plût au ciel... ! Mais revenons au secret que je veux vous confier, ma chère Sophie; il va vous plonger dans la douleur.
SOPHIE
Eh ! n'y suis-je pas préparée, puisque je vois qu'il vous afîlige !
LA MARQUISE
Ce secret regarde votre frère.
SOPHIE , à parf.
Je ne le sais que trop. (Haut. )Eh bien! maman?
LA MARQUISE
D'abord je commencerai par vous dire qu'il se porte bien , et qu'il est en sûreté ; à r resent voici son histoire en deux mots :
COMÉDIE. 3 i
!1 y a environ douze jours qu'il quiua son régiment sans congé ; l'amilié Tappelait à Valenciennes , il y alla sous un nom supposé : son malheur lui fit choisir une auberge où logeait le marquis de Sénanges; dès le soir même ils eurent une dispute assez vive pour leur faire prendre la résolulion de se battre le lendemain.
Ah Dieu !
LA MARQUISE
En effet, à la pointe du jour ils parurent l'un et l'auire à cheval pour aller se battre sur les frontières. Que vous dirai- je, ma chère Sophie ! Votre frère, après avoir reçu une blessure profonde et dangereuse, porte à son adversaire un coup terrible ; il lo voit chanceler , et baigné dans sna sang , tomber enfin à ses pieds : il le crui mort... î
SOPHIE , à pari.
Infortuné Sénanges !
LA MARQUISE
Et votre frère lai-même , pouvant à peine se soutenir, se tiaî ;e vers soucheval ; et bientôt , rassenjtblaut le peu de forces qui lui restent, il s'éloigne de ce funeslc lieu. Celle scène affreuse oc passait
32 LA CLRIELSE ,
sur la frontière , et par conséquent à quatre lieues d'ici....
SOPHIE
Hélas ! si près de nous !
LA 3IAROUI8E.
Mon fils , n'ayant plus qu'un pas à flure paur être hors de la France, avait le projet de la quitter ; mais au bout d'une demilieure , épuisé par le sang qu'il perdait , il fut contraint de s'arrêter et de s'asseoir au pied d'un arbre, où bientôt il perdit toulà-fait l'usage de ses sens. Ce fut dans cet instant que la Providence conduisit dans ce lieu même le fidèle Thibaut, mon concierge , dont vous connaissez l'attachement.
Ah! le ciel pouvait-il abandonner le fils de la plus tendre, de la meilleure des mères... ! Tous ses bienfaits, maman, nous les devons àvos vertus.
LA MARQUISE
Le plus grand de tous pour moi , il l'a placé dans Ion cœur ; c'est dans celle âme si pure et si sensible que je trouve le bonheur le plus doux dont je puisse jouir, et ies seules consolations dont je sois susceptible Mais reprenons un triste entre'
tien que nous ne pourrons peul-êlre pas renouer avant la fin du jour.
SOPHIE
Tliibaut conduisit mon frère ici.... ?
LA MARQUISE
11 était heureusement seul dans un cabriolet couvert , il y porta mon fils toujours sans connaissance; et, prenant un chemin de'tourné , il le mena d'abord à l'entre'e du village, chez sa mère; ensuite, quand tout le monde fat couché dans le château, il vint m'annoncer ce tragique événement : je courus moi-même chercher mon malheur( ux fils; Thibaut et mon valet de chambre-chirurgien le transportèrent dans une pièce de mon appartement, où je l'ai veillé pendant sept nuils qu'il a été dans le plus grand danger... !
SOPHIE
Et je n'ai point partagé des soins si chers et si douloureux.... ! Mais enfin , maman , mon frère es l-il parfaitement rétabli?
Il est au moins en état de partir san« danger.
SOPHIE
Comment! il va partir....?
3f LA CUPvIEUSE,
LA MARQUISE
Hélas ! il le faui Lien. Jiîg«:z, mon enfant, du mortel embarras où je me trouve ; ce baron de Sénanges qui vient d'arriver , est le père du malheureux jeune homme à qui votre frère a sans doute ôlé la vie.. .. ! SOPHIE.
II ignore ce funeste événement...?
LA MARQUISE
11 ne sait, grâce au ciel, qu'une partie de la vérité ; on lui manda que son fils et le chevalier de Mirville étaient j)jrlis précipitamment et ensemble ; que les gens de l'auberge dé[)Osaient qu'ils avaient eu une dispute très-vive; qu'on n'avait point de leurs nouvelles, et qu'il n'était que trop vraisemblable qu'ils ne s'étaient absentés si brusquement que pour aller se batire : on ajoutait que dans la querelle mon fils avait été l'agresseur. En apprenant celle fatale aventure , le baron de Sénanges , naturellement aussi violent que sensible, éprouva autant de ressentiment que de douleur : il écrivit aux commandans des places frontières , afin d'apprendre si le chevalier de Mirville était passé dans les pays élrangers , ou pour empêcher sa fuite s'il en était encore temps.
C0]MI':DÎF. 33
Ainsi, ne sacliant pas le vrai nom cle mon frère, c'est une chimère qu'il poursuit.
LA MARQUISE
Mais ce nom, qu'il nous est si important de cacher, il peut le découvrir; sa fortune, son rang, son caractère le rendent l'ennemi le plus redoutable et le plus dangereux.,..
SOPHIE
Mais quel molif l'a conduit ici ?
LA MARQUISE
Il est venu dans celte province avec l'espoir d'y acquérir quelques lumières sur le sort de son fils. 11 suppose qu'il s'est battu sur la frontière ; ma terre y est située, il m'a connue autrefois ; toutes ces circonstances l'ont décidé à venir chez mai : imaginez ce que j'ai dû ressentir en le voyant paraître... ! Il m'a f;iit tous les détails de cette affreuse histoire ; il ne m'entretient que de sa douleur et de ses projets de vengeance ; je partage sa peine, je pleure avec lui ; mais qtie ces larmes sont amères ! c'est dans le sein d'un ennemi cruel que je les répands.... du persécuteur de mon fils....!
SOPHIE
Ah Dieu ! vous me faites frémir !
LA MARQUISE
Enfin, je ressens depuis vingt-quatre heures tout ce qnc la crainte , la terreur et la pitié peuvent faire éprouver de plus cruel et déplus douloureux. Mais, hélas ! l'infortuné qui me cause tant de peines , est encore plus à plaindre que moi... !
SOPHIE
Le malheureux! il croit que la vengeance pourrait le consoler !...
LA MARQUISE
Ali ! sans doute il s'abuse ; s'il est vrai qu'un cœur puisse s'égarer jusqu'à désirer la vengeance, en est-il d'assez barbares pour l'assouvir sans horreur....? Cette affreuse jouissance des âmes lâches et féroces dégrade celui qui s'y livre , et le condamne à d'éternels remords.
SOPHIE
Maman , mon frère va donc partir bientôt }
LA MARQUISE
Cette nuit même.
SOPHIE
Et ces ordres donnés aux commandans des places frontières.... ?
COxMEDIE. 3;
LA MARQUISE
Ces ordres ne regardent que le chevalier de Mirville. Mon fils est connu, on ne pourra le confondre avec un jeune lioninie dont le nom est différent, et qui n'est désigné que connue un aventurier. Voilà les réflexions qui doivent me rassurer : cependant je tremble ; d'affreux pressenti me us me poursuivent et m'accablent... Si le baron de Sénanges allait apprendre la nouvelle positive de la mort de son fds, s'il allait découvrir l'asile et le vrai nom de son ennemi, juste ciel! à quel excès un désesr > poir furieux ne le porterait-il pas... ! SOPHIE.
Ah î maman , vous me glacez d'effroi....'
LA MARQUISE
J'ai pris toutes les précautions que la prudence d'une mère peut suggérer; j'ai défendu qu'on laissât entrer aucune étranger dans le château — Mais que nous veut Thibaut !
38 LA CLRiECSE ,