LA COMTESSE , LE CHEVALIER
LA COMTESSE
Venez , venez, chevalier; j'ai une assez plaisante nouvelle à vous apprendre ; voyons un peu comment vous la soutiendrez...
352 LE MÉCHA?sT PAR AIR,
LE CHEV.ALIER.
De quoi s'agit-il ... ?
LA COMTESSE
D'Henriette.
LE CHEVALIER
Comment....?
LA COMTESSE
Eh mais... ! vous rougissez , je crois
Allons, je me tairai...
LE CHEVALIER
Ah! de grâce...
LA (XJMTESSE.
Laissez-moi donc d'abord vous préparer....
LE CHEVALIER
Enfin Henriette....
LA COMTES.SE
Eh bien ! cette Henriette si sensible, si délicate, si tendre; Henriette ne vous aime plus.
LE CHEVALIER, en riant.
Vous croyez cela ?
LA COMTESSE
Oh ! je sais que vous avez un grand fond de confiance.
LE CHEVALIER, malicieusement.
Eh! vous savez peut-être aussi que je ne suis pas si difficile à tromper que je le
j.cuse...? Mais revenons à ce que vous disiez : sur quoi jugez- vous donc qn'Henrietîe a cessé de m'aimer... i LA COMTESSE.
Plaisanterie à part, je crois que vous avez un rival que vous devez craindre ; c'est u]i homme de mérite , plein de raison , d'une oxcellonte réputation....
Oh ! ceporlraitme rassure ; je craindrais infiniment davantage une mauvaise lête : les femmes n'aiment que les étourdis.
LA COMTESSE
Dans ce cas vous seriez sûr d'obtenir Ja
piéférence.
LE CHEVALIER
Je parie que ce rival redoutable , c'est Volsain....
LA COMTESSE
récisément...
LR CHEVALIER.
De bonne foi , pensez-vous qu'il puisse m'alarmer ? un pédant, le plus triste mortel, le pins empesé... !
LA COMTESSE
Ce qu'il Y a de sûr , c'est qtt'il est amoureux, qu'il est écoulé, qu'ici même tout à l'heure il entretenait Henriette qui, lors-
que j'ai paru, s'est éloignée précipilamraentavec l'air forl embarrassé el les yeux remplis de larmes...
LE CHEVALIER, en riant.
Des yeux remplis de larmes .'
quelle histoire...! Au reste, elle pleiarait peut-être d'enmii, cela est très possible.
Eh bien ! moi, je vous prédis que cet îiommCj que vous méprisez tant , remportera sur vous, si vous n'y prenez garde. Henriette au moins l'estime. Si le baron découvre que vous avez fait une chanson contre lui, certainement 11 vous donnera l'exclusion , et alors Volsain...
LE CHEVALIER
Cela , par exemple , pourrait arriver
D'ailleurs, Volsain est ici la seule personne qui puisse me nuire ; ainsi il faut le faire chasser.... Vous vous chargerez de celte entreprise , par amitié pour moi et par haine pour lui...
LA COMTESSE
Moi, je ne hais point Volsain.
LE CHEVALIER
V^olsain , l'ami de la marquise que vous avez toujours détestée ; Volsain, que vous venez de louer dans l'instant pour m'in-
cjuiéter , mais avec qui vous m'avez fait rompre il y a trois ans ; Volsain , dont vous m'avez dit si souvent tant de mal, vous ne le haïssez pas... ! de grâce , ayez donc un peu plus de mémoire, quand vous aurez la prélenlion de me tromper....
LA COMTESSE
Je ne l'aime point , il est vrai ; mais je me plais à rendre justice aux gens même pour lesquels j'ai de l'aversion...
J'admirerai cette grandeur d'ame tant que vous voudrez, pourvu que vous le fassiez chasser... vous avez tout pouvoir sur le baron ; ainsi rien ne vous sera plus facile...
LA COMTESSE
Au vrai, je n'ai nul talent pour nuire... LE CHEVALIER.
Bon ! vous êtes trop modeste ; vous ne connaissez pas vos forces... 11 me vient une idée très-gaie... : persuadez au baron que Volsain est l'auteur de la chanson
LA COMTESSE
Mais songez-vous à ce que vous me proposez....?
LE CHEVALIiir,.
Oui, je vois bien ce que je perJs , ce que je sacrifie... ; n'importe, je m'y résous...
LA COMTESSE
De quel sacrifice parlez-vous... ?
LE GHEVALIER.
Mais d'un très- grand, celui de ma chanson... : en l'attribuant à Volsain, je risque, si la nouvelle s'en répand , de lui l'aire un honneur très-fait poiu' la consoler...
LA COMTESSE
Et d'ailleurs , vous ne voyez dans celte action aucune apparence de méchanceté? vous ne craignez pas...?
LE CHEVALIER
Comment donc! faire passer un sot pour un homme d'esprit ? appelez- vous cela une méchanceté....?
LA COMTESSE
ÎI est certain que ce serait un moyen presque sûr de perdre Volsain auprès du baron , et en même temps auprès d'Henriette; mais...
LE GlIEVàLIEFu
Ah! il y a ici une petite difficulté; c'est qu'Henriette est dans ma confidence...
LA COMTESSE
Coiuiiieui! Heiirietie sait que vous avez fait celte chanson. ..?
LE ClIEVALIEP, Assurc'ment; je le lui ai dit , et elle en a été charmée...
LA COMTESSE
Cela est surprenant... !
LE CHEVALIER
Ainsi vous voyez qu'il ne faut pas que le baron en parle à sa nièce , et qu'il renvoie Volsain sans en dire les raisons : voilà a peu près le plan de l'entreprise.
LA COMTESSE
Il est beau, et profond surtout. J'entends quelqu'un , c'est Dorval. Je vous laisse avec lui , et vais songer à vos affaires.