SCENE V
LE CHEVALIEB , HENRIETTE.
HENRIETTE, à part.
Le voici... ! je tremble... !
LE CHEYALIER.
J'allais vous chercher, mademoiselle... ,
HENRIETTE
Et moi-même , monsieur , je désirais vous parler...
LE CHEVALIER
Quel air triste et sévère... ! Ah î je ne le vois que trop , on veut vous prévenir contre moi, et ce cjue je n'aurais jamais cru... hélas ! on y parvient,..
HENRIETTE
Je n'emploierai point de vains détours pour vous dissuader : oui, mon cœur est changé; mais n'en accusez que vous seul... LE CHEVALIER.
Votre cœur est changé... ! ces mots cruels peuvent sortir de votre bouche.... ! O ciel ! eh! qu'ai-je donc fait...?
HEiMlIETTE.
Cette question seule vous nuit plus auprès de moi que toutes vos actions... ; oui , du moins si vous sentiez vos torts , j'oserais me flatter encore que le temps et la réflexion pourraient vous rendre à la vertu...
Vous m'étonnez, vous me causez la plus affreuse inquiétude... ! Eh bien! s'il est vrai que je sois dépourvu de raison, l'amour me reste, il suffira pour m'éclairer; dépeignez-moi mes fautes , et soyez sûre que je détesterai, que j'abjurerai tout ce qui peut vous déplaire.
HE^SRIETTE.
11 me serait impossible de vous détailler tous les sujets de plainte que vous m'avez donnés ; je puis vous condamner en secret , et former peut-être le dessein de me détacher de vous; mais Je ne pourrais supporter votre confusion , et j'aurais plutôt la force de rompre avec vous , que celle de vous faire louglr à mes yeux...
LE CHEVALIER
Quel langage... î Eh ! comment voulez vous que je puisse me défendre , si vous me laissez ignorer...?
HENRIETTE
Interrogez voire cœur...; et, si vous l'osez , questionnez-moi , je vous répondrai.
LE CHEVALIER
Quand vous m'accusez , je sens que je dois être coupable... C'en est donc fait, Henriette , vous m'abandonnez... ! Je puis m'êlre égaré , je puis être un insensé ; mais je vous adore , je méritais de l'indulgence..., je suis digne au moins de votre pitié; me la refuserez-vous... ? ce cœur , jadis si tendre pour moi , m'est-il fermé sans retour...? ( // se jette à ses pieds. ) Non , je ne puis îe croire ; je vous aime trop pour ne pas oser espérer encore un pardon , sans lequel la vie me serait odieuse...
HENRIETTE
Ah ! si je pouvais compter sur vos promesses... !
LE CHEVALIER
Eh ! pourriez-vous douter de votre empire sur moi.'' Ah ! parlez ; qu'exigez- vous? HENRIETTE.
Renoncez donc aux faux airs , qui d'abord ne rendent que ridicule, mais qui bientôt finissent par corrompre. Cessez de juger les hommes et le monde d'après le*
cercle étroit où vous avez vécu j cessez de vouloir vous persuader que la vertu n'est qu'une chimère : ah ! suivez les nobles mouvemens qu'elle inspire , et vous ne douterez plus de son existence. Le désir de briller et de faire admirer votre esprit vous éloigne d'elle ; et cependant , c'est par elle seule qu'on peut être véritablement distingué. Eh ! quoi donc^, pensezvous attirer les yeux et vous singulariser , en paraissant n'avoir aucuns principes ? Quelle est votre erreur ! vous ne failes que vous confondre dans la foule. La classe la plus nombreuse , comme la plus méprisable , est celle dans laquelle vous vous êtes placé ,• et c'est la vanité qui vous la fit choisir... Ah ! sans un cœur droit et pur , l'amour- propre ne peut que nous égarer et nous empêcher d'atteindre le but même qu'il se propose... Ce discours , je le vois , vous étonne et vous déplaît; blesser votre orgueil, c'est risquer peut-être d'anéantir à jamais tous les faibles droits que j'ai sur votre cœur...
LE CHEVALIER
Que dites-vous...? Non, la vérité dans voire bouche doit perdre tout ce qu'elle peut avoir de choquant et d'austère... Je
brûle du désir de suivre les lois que vous daii^nerez m imposer; achevez de m'éclairer , je me soumets à tout.
HENRIETTE
Auriez-vous le courage de rompre entièrement des liaisons indignes de vous ? |)Ourriez-vous enfin me sacrifier de prétendus amis... ?
LE CHEVALIER
Vous voulez parler de Dorval et de Sa inville... ?
HENRIETTE
Oui. Cessez de les voir..., et je suis
satisfaite.
LE CHEVALIER
Et.... vous n'exigez.... pas d'autre sacrifice }
HENRIETTE
Non... ne craignez rien...
LE CHEVALIER
Je dois donc vous prévenir. ( Il tire de sa poche un porte-feuille. ) Ce portefeuille contient un portrait, des lettres...
Eh bien... ?
LE CHEVALIER
Les remettre en vos mains , c'est vous
assurer, mieux que ne le pourraient faire tous mes discours, que jamais...
HENRIETTE
Eh ! qui vous demandait un semblable sacrifice ?
LE CHEVALIER
Il m'est encore plus doux de vous l'offrir que de vous l'accorder.
HENRIETTE
Quoi...! ( Elle s'arrête , et dit après un moment de réflexion ; ) Je l'accepte... donnez... {Elle prend le porte-feuille. )
LE CHEVALIER
J'ose me flatter qu'il ne vous reste plus
de craintes...
HENRIETTE
Du moins... je n'ai plus de doutes... , Je sais en effet à quoi m'en tenir... Mais il est temps de terminer enfin une si longue conversation ; permeltez-moi de vous quitter , et d'aller réfléchir en liberté sur tout ce que je viens d'entendre.