‹ Théâtre de Victor Hugo. 3e sérieChapitre 147 sur 208 · PREMIÈRE PARTIE, SCÈNE JI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, SCÈNE JI

S'ouvrait dans le ravin. Le comte Max Edmond

Ne craignit pas d'entrer dans la nuit du vieux mont.

Il s'aventura donc sous ces grottes funèbres.

Il marchait. Un jour blême éclairait les ténèbres.

Soudain, sous une voûte au fond du souterrain,

Il vit dans l'ombre, assis sur un fauteuil d'airain,

Les pieds enveloppés dans les plis de sa robe.

Ayant le sceptre à droite, à gauche ayant le globe,

Un vieillard effrayant, immobile, incliné.

Ceint du glaive, vêtu de pourpre, el couronné.

Sur une table faite avec un bloc de lave.

Cet homme s'accoudait. Bien que Max soit très-brave

Et qu'il ait guerroyé sous Jean-le-Bataillard,

Il se sentit pâlir devant ce grand vieillard

Presque enfoui sous l'herbe, et le lierre et la mousse,

Car c'était l'empereur Frédéric Barberousse !

Il dormait, — d'un sommeil farouche et surprenant.

Sa barbe, d'or jadis, de neige maintenant,

Faisait trois fois le tour de la table de pierre;

Ses longs cils blancs fermaient sa pesante paupière ;

Un cœur percé saignait sur son écu vermeil.

Par moments, inquiet, à travers son sommeil,

Il portait vaguement la main à son épée.

De quel rêve cette ame était-elle occupée ?

Dieu le sait.

HERMANN

Est-ce tout?

KARL

Non , écoutez encor.

Aux pas du comte Max dans le noir corridor, L'homme s'est réveillé; sa tête morne et chauve S'est dressée, et, fixant sur Max un regard fauve, Il a dit, en rouvrant ses yeux lourds et voilés : — Chevalier, les corbeaux se sont-ils envolés? — Le comte Max Edmond a répondu : — Non, sire. A ce mot, le vieillard a laissé sans rien dire Retomber son front pâle, et Max, plein de terreur, A vu se rendormir le fantôme empereur!

254 LES BUKGRAVES.

Pendant que Karl a parlé, tous les prisonniers sont venus se grouper autour de lui, et l'ont écouté avec une curiosité toujours croissante. Jossius s'est approché des premiers dés qu'il a entendu prononcer le nom de Barberousse.

HERMANN , éclatant de rire.

Le conte est beau !

HAQUiN , à Karl.

S'il faut croire la renommée, Frédéric s'est noyé devant toute l'armée Dans le Cydnus,

JOSSIUS.

Il s'est perdu dans le courant.

J'étais là. J'ai tout vu. Ce fut terrible et grand. Jamais ce souvenir dans mon cœur ne s'émousse. Othon de Wittelsbach haïssait Barberousse ; Mais quand il vit son prince à la merci des flots, Et que les Turcs sur lui lançaient leurs javelots, Othon de Wittelsbach , palatin de Bavière, Poussa son cheval noir jusque dans la rivière, Et, s' offrant seul aux coups pleuvant avec fureur, Il cria : Commençons par sauver l'empereur !

HERMANN

Ce fut en vain.

jossius,

En vain les meilleurs accoururent!

Soixante-trois soldats et deux comtes moururent En voulant le sauver.

KARL

Cela ne prouve pas Que son spectre n'est point dans le val du Malpas.

SWAN

Moi ! l'on m'a dit,— la fable est un champ sans hmite ! — Qu'échappé par miracle, il s'était fait ermite, Et qu'il vivait encor.

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