‹ Théâtre de Victor Hugo. 3e sérieChapitre 154 sur 208 · PREMIÈRE PARTIE, SCÈNE III · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, SCÈNE III

Montrant la porte du donjon.

Ce vieillard affaissé Sous le poids inconnu d'un effrayant passé. Doux et fort , triste aïeul d'une horrible famille, Il met toute sa joie en vous, ô noble fille. En vous, son dernier culte et son dernier flambleau, Aube qui blanchissez le seuil de son tombeau ! Moi , soldat dont la tète au poids du sort se plie, Je vous bénis tous deux, car près de vous j'oublie; Et mon ame, qu'étreint une fatale loi, Près de lui se sent grande, et pure près de toi! Vous voyez maintenant tout mon cœur. Oui, je pleure, Et puis je suis jaloux, je souffre. Tout à l'heure, Hatto vous regardait, — vous regardait toujours! — Et moi, moi! je sentais, à bouillonnements sourds. De mon cœur à mon front qu'un feu sinistre éclaire, Monter toute ma haine et toute ma colère ! — Je me suis retenu, j'aurais dû tout briser. — — Je ne vous aime pas! — Enfant, donne un baiser. Je te donne mon sang. — Régina! dis au prêtre Qu'il n'aime pas son Dieu, dis au Toscan sans maître Qu'il n'aime point sa ville, au marin sur la mer. Qu'il n'aime point l'aurore après les nuits d'hiver; Va trouver sur son banc le forçat las de vivre. Dis-lui qu'il n'aime point la main qui le délivre ; Mais ne me dis jamais que je ne t'aime pas! Car vous êtes pour moi, dans l'ombre où vont mes pas, Dans l'entrave où mon pied se sent pris en arrière. Plus que la délivrance et plus que la lumière! Je suis à vous sans terme, à vous éperdùment, Et vous le savez bien. — Oh! les femmes vraimenl Sont cruelles toujours et rien ne leur plaît comme De jouer avec Tame et la douleur d'un homme! — Mais pardon, vous souffrez, je vous parle de moi, Mon Dieu! quand je devrais, à genoux devant toi, Ne point contrarier ta fièvre et ton délire. Et te baiser les mains en te laissant tout dire !

RÉGINA

Mon sort comme le vôtre, Olbcrt, d'ennui fut plein.

Que siiis-je? une orpheline. Et vous? un orphelin. Le ciel, nous unissant par nos douleurs communes, Eût pu faire un bonheur de nos deux infortunes; Mais...

OTBERT, tombant à genoux devant elle.

Mais je t'aimerai 1 mais je t'adorerai I Mais je te servirai 1 si tu meurs, je mourrai ! Mais je tuerai Hatto, s'il ose te déplaire! Mais je remplacerai, moi, ton père et ta mère ! Oui, tous les deux ! j'en prends l'engagement sans peur. Ton père ? j"ai mon bras ; ta mère? j'ai mon cœur !

RÉGIXA.

0 doux amil merci 1 Je vois toute votre ame. Vouloir comme un géant, aimer comme une femme, C'est bien vous, mon Otbert; vous tout entier. Eh bien, Vous ne pouvez, hélas 1 rien pour moi.

OTBERT, se levant.

Si!

RÉGINA

Non, rien.

Ce n'est pas à Hatto quil faut qu'on me dispute. Mon fiancé m'aura sans querelle et sans lutte; Vous ne le vaincrez pas, vous si brave et si beau ; Car mon vrai fiancé, vois-tu , c'est le tombeau ! — Hélas! puisque je touche à cette nuit profonde, Je fais de ce que j'ai de meilleur en ce monde Deux parts, l'une au Seigneur, l'autre pourvous. Je veux, Ami , que vous posiez la main sur mes cheveux, Et je vous dis , au seuil de mon heure suprême : Otbert, mon ame à Dieu, moncoeurà vous. — Jet aime!

EDWIGE, entrant.

Quelqu'un.

RÉGixA, à Edwige.

Viens.

Elle fait quelques pas vers la porte bâtarde, appuyée sur Edwige et sur Otbert. Au moment d'entrer sous la porte , elle s'arrête et se retourne.

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