‹ Théâtre de Victor Hugo. 3e sérieChapitre 200 sur 208 · TROISIÈME PARUE, SCÈNE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARUE, SCÈNE

A vec désespoir et solennité.

Jamais je ne pourrai lever la main sur toi , 0 vieillard! demi-dieu du Rhin! tète sacrée !

JOB

Mon Otbert! du sépulcre aplanis-moi l'entrée. Faut-il te dire tout? Je suis un criminel. Ton épouse en ce monde et ta sœur dans le ciel, Elle est là! Régina, pâle, glacée et belle. Celle à qui tu promis de faire tout pour elle, De la sauver toujours, car l'amour est vertu, Quand tu devrais, au seuil du tombeau, disais-tu, Rencontrer le démon ouvrant l'abîme en flamme, Et lui payer cet ange en lui livrant ton ame! La mort la tient! La mort lève son bras maudit, Dont l'ombre à chaque instant autour d'elle grandit ! Sauve-la !

OTBERT, égaré.

Vous croyez qu'il faut que je la sauve?

Peux-tu donc hésiter? D'un côté, moi, front chauve,

Vieux damné, qu'à finir tout semble convier,

Moins héros que brigand, moins aigle qu'épervier,

Moi, dont souvent la vie impure et sanguinaire

A fait aux pieds de Dieu murmurer le tonnerre !

Moi, vieillesse, ennui, crime! et de l'autre côté,

Innocence, vertu, jeunesse, amour, beauté !

Une femme qui t'aime! un enfant qui t'implore!

0 l'insensé qui doute et qui balance encore

Entre un haillon souillé sans pourpre et sans honneur.

Et la robe de lin d'un ange du Seigneur !

— Elle veut vivre, et moi mourir! — Quoi! tu balances

Quand tu peux d'un seul coup faire deux délivrances!

Si tu nous aimes!...

OTBEUT.

Dieu !

LKS BURGRAVES.

JOB

Délivre-nous tous deux !

Frappe! — Pour le guérir d'un ulcère hideux, Saint Sigismond tua Boleslas. Qui l'en blâme? Mon Otbert! le remords c'est l'ulcère de l'ame. Guéris-moi du remords!

OTBERT, prenant le couteau.

Eh bien !

// s'arrête.

JOB

Qui te retient?

OTBERT, remettant le poignard au fourreau.

Savez-vous une idée affreuse qui me vient? —

Vous eûtes un enfant qu'une femme bohème

Vola. — Vous l'avez dit ce matin. — Mais, moi-même

Une femme me prit tout enfant. Nous voyons

Se faire en ce temps-ci d'étranges actions!

— Si j'étais cet enfant? Si vous étiez mon père?

JOB

A part.

Dieu !

Haut.

La douleur, Otbert, t'égare et t'exaspère. Tu n'es pas cet enfant 1 Je te le dis !

OTBERT.

Pourtant , Souvent vous m'appelez mon fils!

JOB

Je t*aime tant!

C'est riiabitude; et puis, c'est le mot le plus tendre.

Je sens là quelque chose...

IROISIÈME PAIVriE , SCÈ.NE 111. 837

JOB

Ohl.nonl

OTBERT.

Je crois entendre Une voix qui me dit....

JOB

C'est une voix qui ment.

OTBERT.

Monseigneur! monseigneur! si j'étais votre enfant!

JOB

Mais ne va pas au moins croire cela, par grâce! J'eus la preuve. . .—0 monDieu ! que faut-il que je fasse!— Que des juifs ont tué l'enfant dans un festin. Son cadavre me fut rapporté. Ce matin Je te l'ai dit.

OTBERT.

Non.

JOB

Si , rappelle ta mémoire.

Non, tu n'es pas mon fils, Otbert! tu dois m'en croire. Sans les preuves que j'ai , c'est vrai , je conviens, moi, Que l'idée aurait pu m'en venir comme à toi! — Certe! un enfant que vole une main inconnue... — Je suis même content qu'elle te soit venue Pour pouvoir à jamais l'arracher de ton cœur ! Si , quand je serai mort, quelqu'un, quelque imposteur, Te disait , pour troubler la paix de ta pauvre ame. Que Job était ton père... Oh! ce serait infâme! N'en crois rien! Tu n'es pas mon fils! non, mon Otbert! Vois-tu , quand on est vieux, le souvenir se perd ; Mais la nuit du sabbat, tu le sais, on égorge Un enfant. C'est ainsi qu'on a tué mon George. Des juifs. J'en eus la preuve. Otbert! rassure-toi. Sois tranquille, mon fils!... — Eh bien, encore! Voi, Je t'appelle mon fils. Tu vois bien. L'habitude!

338 LES BURGRAVllS.

Mon Dieu! crois-moi, la lutte à mon âge est bien rude, Ne garde pas de doute, obéis-moi sans peur ! Vois, je baise ton front, je presse sur mon cœur Ta main qui va frapper et qui restera pure ! Toi, mon fils! — Ne fais pas ce rêve! — Je te jure...

— Mais voyons, réfléchis, toi qui penses beaucoup, Toi qui trouves toujours le côté vrai de tout,

Je me prêterais donc à ce mystère horrible ?

Il faudrait supposer.... — Est-ce que c'est possible!

— Enfin, j'en suis bien sûr, puisque je te le dis! — Otbert, mon bien-aimé, non, tu n'es pas mon fils!

LA VOIX, dans Vombre.

Régina ne peut plus attendre qu'un quart d'heure.

OTBERT.

Régina !

JOB

Malheureux 1 ta veux donc quelle meure?

Dieu puissant! Aussi, moi, mon Dieu! j'ai trop lutté! Je m'en sens ivre et fou! dans ce lieu détesté, Où les crimes anciens aux nouveaux se confrontent. Les miasmes du meurtre à la tète me montent ! L'air qu'ici on respire est un air malfaisant.

Égaré.

Est-ce que ce vieux mur veut boire encor du sang?

JOB, lui remettant le couteau dans la main. Oui!

OTBERT.

Ne me poussez pas!

JOB

Viens !

OTBERT.

Je glisse dans l'abîme!

Je lie m»; reliens plus qu'à. peine aux bords du crime.

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