‹ Théâtre de Victor Hugo. 3e sérieChapitre 50 sur 208 · ACTE I, SCÈNE H · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE H

DON SÂLLUSTE.

L'Uabit du comie 1 Vous n'êtes pas honteux?...

DON CÉSAR

Je n'aurai jamais honte De mettre un beau pourpoint , brodé , passementé , Qui me tient chaud l'hiver et me fait beau l'été. — Voyez , il est tout neuf. —

// entrouvre son manteau qui laisse voir un superbe pourpoint de salin rose brodé d'or.

Les poches en sont pleines De billets doux au comte adressés par centaines. Souvent, pauvre, amoureux, n'ayant rien sous la dent, J'avise une cuisine au soupirail ardent, D'où la vapeur des mets aux narines me monte ; Je m'assieds là, j'y lis les billets doux du comte, Et, trompant l'estomac et le cœur tour à tour. J'ai l'odeur du festin et l'ombre de l'amour !

DON SALLUSTE

Don César ..

DON CÉSAR

Mon cousin, tenez, trêve aux reproches.

Je suis un grand seigneur, c'est vrai, l'un de vos proches,- Je m'appelle César, comte de Garofa ; Mais le sort de folie en naissant me coiffa. J'étais riche, j'avais des palais, des domaines, Je pouvais largement renter les Célimènes, Bah ! mes vingt ans n'étaient pas encor révolus Que j'avais mangé tout! il ne me restait plus De mes prospérités, ou réelles, ou fausses. Qu'un tas de créanciers hurlant après mes chausses. Ma foi, j'ai pris la fuite et j'ai changé de nom. A présent je ne suis qu'un joyeux compagnon, Zafari , que hors vous nul ne peut reconnaître. Vous ne me donnez pas du tout d'argent, mon maître ; Je m'en passe. Le soir, le front sur un pavé,

Devant l'ancien palais des comtes de Teve ,

— C'est là, depuis neuf ans, que la nuit je m'arrête. —

Je vais dormir avec le ciel bleu sur ma tète.

Je suis heureux ainsi. Pardieu , c'est un beau sort!

Tout le monde me croit dans l'Inde, au diable, — mort.

La fontaine voisine a de Teau , j'y vais boire,

Et puis je me promène avec un air de gloire.

Mon palais , d'où jadis mon argent s'envola ,

Appartient à cette heure au nonce Espinola,

C'est bien. Quand par hasard jusque-là je m'enfonce.

Je donne des avis aux ouvriers du nonce

Occupés à sculpter sur la porte un Bacchus. —

Maintenant pouvez-vous me prêter dix écus ?

DON SALLUSTE

Écoutez-moi...

DON CÉSAR, croisant les bras.

Voyons à présent votre style.

DON SALLUSTE

Je vous ai fait venir, c'est pour vous être utile. César, sans enfants, riche, et de plus votre aîné, Je vous vois à regret vers l'abîme entraîné; Je veux vous en tirer. Bravache que vous êtes, Vous êtes malheureux. Je veux payer vos dettes, Vous rendre vos palais, vous remettre à la cour, Et refaire de vous un beau seigneur d'amour. Que Zafari s'éteigne et que César renaisse. Je veux qu'à votre gré vous puisiez dans ma caisse, Sans crainte, à pleines mains, sans soin de l'avenir. Quand on a des parents il faut les soutenir. César, et pour les siens se montrer pitoyable...

Pendant que don Salluste parle, le visage de don César prend une expression déplus en plus étonnée, joyeuse et confiante; enfin il éclate.

DON CÉSAR

Vous avez toujours eu de l'esprit comme un diable. Et c'est fort éloquent ce que vous dites là. — Continuez !

Page 1