‹ Théâtre de Victor Hugo. 3e sérieChapitre 55 sur 208 · DON CÉSAR, RUY BLAS · texte numérisé non relu

DON CÉSAR, RUY BLAS

DON CÉSAR

Sur ma foi , Je ne me trompais pas. C'est toi, Ruy Blas?

C'est toi, Zafari ! que fais-tu dans ce palais?

DON CÉSAR

J'y passe.

IVIais je m'en vais. Je suis oiseau , j'aime l'espace. Mais toi! celte livrée! est-ce un déguisement?

RUY BLAS, avec amertume.

Non, je suis déguisé quand je suis autrement.

DON CÉSAR

Que dis-tu?

Donne-moi ta main que je la serre, Comme en cet heureux temps de joie et de misère Où je vivais sans gîte, où le jour j'avais faim , Où j'avais froid la nuit, où j'étais libre enfin!

— Quand lu me connaissais, j'étais un hommo encore.

Tous deux nés dans le peuple, — hélas 1 c'était l'aurore! —

Xous nous ressemblions au point qu'on nous prenait

Pour frères; nous chantions dès l'heure où l'aube naît ,

Et le soir, devant Dieu, notre père et notre hôte,

Sous le ciel étoile nous dormions côte à côte!

Oui , nous partagions tout. Puis enfin arriva

L'heure triste où chacun de son côté s'en va.

Je te retrouve, après quatre ans, toujours le même,

Joyeux comme un enfant, libre comme un bohème,

Toujours ce Zafari, riche en sa pauvreté,

Qui n'a rien eu jamais, et n'a rien souhaité!

Mais moi, quel changement! Frère, que te dirai-je?

Orphelin, par pitié nourri dans un collège

De science et d'orgueil, de moi, triste faveur!

Au Heu d'un ouvrier on a fait un rêveur.

Tu sais, tu m'as connu. Je jetais mes pensées

Et mes vœux vers le ciel en strophes insensées.

J'opposais cent raisons à ton rire moqueur.

J'avais je ne sais quelle ambition au cœur.

A quoi bon travailler? Vers un but invisible

Je marchais, je croyais tout réel, tout possible,

J'espérais tout du sort! — Et puis je suis de ceux

Qui passent tout un jour, pensifs et paresseux.

Devant quelque palais regorgeant de richesses,

A regarder entrer et sortir des duchesses. —

Si bien qu'un jour, mourant de faim sur le pavé.

J'ai ramassé du pain, frère, où j'en ai trouvé :

Dans la fainéantise et dans l'ignominie.

Oh! quand j'avais vingt ans, crédule à mon génie,

Je me perdais, marchant pieds nus dans les chemins,

En méditations sur le sort des humains;

J'avais bâti des plans sur tout, — une montagne

De projets; — je plaignais le malheur de l'Espagne;

Je croyais, pauvre esprit, qu'a^u monde je manquais... —

Ami, le résultat, tu le vois : — un laquais!

DO.N CÉSAR

Oui , je le sais, la faim est une porte basse; Et par nécessité, lorsqu'il faut qu'il v passe,

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