ACTE I, SCENE III. 9i
RUY BLAS , tombant épuisé et pâle sur le fauteuil.
Non. Je souffre. — Pardonne.
Ou plutôt, va, fuis-moi. Va-t'en, frère. Abandonne Ce misérable fou qui porte avec effroi Sous l'abit d'un val^ les passions d'un roi !
DON CÉSAR , lui posant la main sur l'épaule.
Te fuir ! — moi qui n'ai pas souffert, n'aimant personne, Moi, pauvre grelot vide où manque ce qui sonne, Gueux, qui vais mendiant l'amour je ne sais où , A qui de temps en temps le destin jette un sou , Moi, cœur éteint dont lame, hélas! s'est retirée, Du spectacle d'hier affiche déchirée , Vois-tu, pour cet amour dont tes regards sont pleins, Mon frère , je t'envie autant que je te plains !
Moment de silence, lisse tiennent les mains serrées en se regardant tous les deux avec une expression de tristesse et d'amitié confiante.
Entre don Salluste. Il s'avance à pas lents, fixant un regard d'attention profonde sur don César et Ruy Blas, qui ne le voient pas. Il tient d'une main un chapeau et une épée qu'il dépose en entrant sur un fauteuil, et de Vautre une bourse qu'il apporte sur la table.
DON SALLUSTE, à don César.
Voici l'argent.
A la voix de don Salluste, Ruy Blas se lève comme réveillé en sursaut, et se tient debout , les yeux baissés , dans l'attitude du respect.
DON CÉSAR , à part , regardant don Salluste de travers.
Hum ! le diable m'emporte !
Cette sombre figure écoutait à la porte. Bah! qu'imi)orte, après tout!
Haut â don Sallusle.
Don Salluste, merci.
Il ouvre la bourse, la répand sur la table et remue avec joie les ducats, quil range en piles sur le tapis de velours. Pendant qu'il les compte, don Salluste va au fond du théâtre en regardant derrière lui s'il n éveille pas Vaiteniion de don César. Il ouvre la petite porte de droite. A un signe quil fait, trois alguazils armés d'épées et vêtus de noir en sortent. Don Salluste leur montre mystérieusement don César. Ruy Blas se tient immobile et debout près de la table comme une statue, sans rien voir ni rien entendre.
DON SALLUSTE , bas aux alguazils.
Vous allez suivre , alors qu'il sortira d'ici , L'homme qui compte là de l'argent. —En silence. Vous vous emparerez de lui. — Sans violence. — Vous rirez embarquer, par le plus court chemin , A Dénia. —
// leur remet un parchemin scellé.
Voici l'ordre écrit de ma main. — Enfin , sans écouter sa plainte chimérique , Vous le vendrez en mer aux corsaires d'Afrique. Mille piastres pour vous. Faites vite à présent. Les trois alguazils s'inclinent et sortent. DON CÉSAR, achevant de ranger ses ducats. Rien n'est plus gracieux et plus divertissant Que des écus à soi qu'on met en équilibre.
// fait deux parts égales et se tourne vers Ruy Blas. Frère, voici ta part.
Comment !
DON CÉSAR, /{(/ montrant une des deux piles d'ur. Prends! viens! sois libre!