‹ Théâtre de Victor Hugo. 3e sérieChapitre 57 sur 208 · ACTE 1, SCENE · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCENE

Dans une majesté redoutable et profonde ;

Et dont on sent le poids dans la moitié du monde.

Ehbien!— moi, le laquais,— tum'entends,—ehbienl oui,

Cet homme-là ! le roi ! je suis jaloux de lui !

DON CÉSAR

Jaloux du roi!

Hé oui! jaloux du roi î sans doute, Puisque j'aime sa femme!

DON CÉSAR

Oh! malheureux!

Écoute.

Je l'attends tous les jours au passage. Je suis Comme un fou. Oh! sa vie est un tissu d'ennuis, A cette pauvre femme ! — Oui, chaque nuit j 'y songe ! — Vivre dans cette cour de haine et de mensonge. Mariée à ce roi qui passe tout son temps A chasser ! Imbécile ! — un sot ! vieux à trente ans ! Moins qu'un homme! à régner comme à vivre inhabile.

— Famille qui s'en va ! — Le père était débile Au point qu'il ne pouvait tenir un parchemin.

— Oh ! si belle et si jeune, avoir donné sa main A ce roi Charles deux! Elle! Quelle misère!

— Elle va tous les soirs chez les sœurs du Rosaire. Tu sais? en remontant la rue Ortaleza. ^ Comment cette démence en mon cœur s'amassa , Je l'ignore. Mais juge! Elle aime une fleur bleue

— D'Allemagne... — Je fais chaque jour une lieue, Jusqu'à Caramanchel , pour avoir de ces fleurs. J'en ai cherché partout sans en trouver ailleurs. J'en compose un bouquet; je prends les plus jolies...

— Oh! mais je te dis là des choses, des folies! — Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur, Je me glisse et je vais déposer cette fleur

Sur son banc favori. Môme, hier j'osai meitre Dansle bouquet,— vraiment,plains-moi, frère! — une lettre! La nuit, pour parvenir jusqu'à ce banc, il faut

<J8 RLY BLAS.

Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut Ces broussailles de fer qu'on met sur les murailles. Un jour j'y laisserai ma chair et mes entrailles. Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre? Je ne sai. Frère, tu le vois bien, je suis un insensé.

DON CÉSAR

Diable! ton algarade a son danger. Prends garde. Le comte d'Onate, qui l'aime aussi, la garde Et comme un majordoroo et comme un amoureux. Quelque reître, une nuit, gardien peu langoureux. Pourrait bien, frère, avant que ton bouquet se fane, Te le clouer au cœur d'un coup de pertuisane. — Mais quelle idéel aimer la reine! ah çà, pourquoi? Comment diable as-tu fait?

RUY BLAS, avec emportement.

Est-ce que je sais, moi ! — Oh ! mon ame au démon ! je la vendrais pour être Un des jeunes seigneurs que de cette fenêtre Je vois en ce moment, comme un vivant affront, Entrer, la plume au feutre et l'orgueil sur le front! Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne, Et pour pouvoir comme eux m'approcher de la reine Avec un vêtement qui ne soit pas honteux! Mais, ô rage! être ainsi, près d'elle! devant eux! En livrée! un laquais! être un laquais pour elle! Ayez pitié de moi , mon Dieu !

Se rapprochant de don César.

Je me rappelle.

Ne demandais-tu pas pourquoi je l'aime ainsi , Et depuis quand ?.. . — Un jour. . . — Mais à quoi bon ceci ? C'est vrai, je t'ai toujours connu cette manie! Par mille questions vous mettre à l'agonie! Demander où ? comment? quand ? pourquoi ? Mon sang bout ! Je l'aime follement! je l'aime, voilà tout!

DON CÉSAR

Là, ne te fâche pas.

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