‹ Théâtre de Victor Hugo. 3e sérieChapitre 72 sur 208 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

LA REINE , seule.

A ses dévotions ! dis donc à sa pensée !

Où la fuir maintenant? seule! ils m'ont tous laissée.

Pauvre esprit sans flambeau, dans un chemin obscur!

Rêvant.

Oh ! cette main sanglante empreinte sur le mur ! Il s'est donc blessé? Dieu! — mais aussi c'est sa faute. Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute? Pour m'apporter les fleurs qu'on me refuse ici , Pour cela , pour si peu , s'aventurer ainsi ! C'est aux pointes de fer qu'il s'est blessé sans doute. Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte De ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs.

S' enfonçant da7is sa rêverie.

Chaque fois qu'à ce banc je vais chercher des Heurs , Je promets à mon Dieu , dont l'appui me délaisse, De n'y plus retourner. J'y retourne sans cesse.

— Mais lui! voilà trois jours qu'il n'est pas revenu.

— Blessé ! — qui que tu sois ! 6 jeune homme inconnu ! Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m'aime, Sans me rien demander, sans rien espérer même, Viens à moi, sans compter les périls où tu cours; Toi qui verses ton sang , toi qui risques tes jours Pour donner une fleur à la reine d'Espagne;

Qui que tu sois, ami dont l'ombre m'accompagne. Puisque mon cœur subit une inflexible loi, Sois aimé par ta mère et sois béni par moi !

122 KUÏ liLAS.

Vivement et portant la main a sun cœur.

— Oh ! sa lettre me brûle ! —

Retombant dans sa rêverie.

Et l'autre ! l'implacable Don Salluste! le sort me protège et m'accable. En même temps qu'un ange, un spectre affreux me suit ; Et, sans les voir, je sens s'agiter dans ma nuit,* Pour m'amener peut-être à quelque instant suprême, Un homme qui me hait près d'un homme qui m'aime. L'un me sauvera-t-il de l'autre? Je ne sais. Hélas! mon destin flotte à deux vents opposés. Que c est faible une reine et que c'est peu de chose ! Prions.

Elle s'agenouille devant la madone.

— Secourez-moi , madame ! car je n'ose Élever mon regard jusqu'à vous?

Elle s'interrompt.

— 0 mon Dieu !

La dentelle, la fleur, la lettre, c'est du feu !

Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre froissée, un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle taché de sang quelle jette sur la table, puis elle retombe à genoux.

Vierge ! astre de la mer ! Vierge ! espoir du martyre ! Aidez-moi! —

S' interrompant.

Cette lettre !

Se tournant à demi vers la table.

Elle est là qui m'attire.

S' agenouillant de nouveau.

je ne veux plus la lire ! — 0 reine de douceur ! Vous qu'à tout aflligé Jésus donne pour sœur! Venez, je vous appelle ! —

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