ACTE I, SCÈNE VII. 3l
De votre esprit la naïve justesse
Me rend surpris autant qu'il m'intéresse.
J'en ai bien peu ; mais quoi ! je vous ai vu , Et je vous ai tous les jours entendu : Vous avez trop relevé ma naissance; Je vous dois trop; c'est par vous que je pense.
LE COMTE
Ah! croyez-moi , l'esprit ne s'apprend pas.
Je pense trop pour un état si bas;
Au dernier rang les destins m'ont comprise.
LE COMTE
Dans le premier vos vertus vous ont mise.
Naïvement dites-moi quel effet
Ce livre anglais sur votre esprit a fait?
N>A NI NE
Il ne m'a point du tout persuadée; Plus que jamais, monsieur, j'ai dans l'idée Qu'il est des cœurs si grands , si généreux , Que tout le reste est bien vil auprès d'eux.
LE COMTE
Vous en êtes la preuve... Ah çà, Nanine, Permettez-moi qu'ici l'on vous destine Un sort, un rang moins indigne de vous.
N ANINE.
Hélas ! mon sort était trop haut, trop doux.
LE COMTE
Non. Désormais soyez de la famille :
Ma mère arrive ; elle vous voit en fille; Et mon estime, et sa tendre amitié
Doivent ici vous mettre sur un pied Fort éloigné de cette indigne gêne Où vous tenait une femme hautaine.
NANIÏÏE.
Elle n'a fait , hélas ! que m'avertir
De mes devoirs... Qu'ils sont durs à remplir!
LE COMTE
Quoi! quel devoir? Ah! le vôtre est de plaire; 11 est rempli : le notre ne l'est guère. Il vous fallait plus d'aisance et d'éclat : Vous n'êtes pas encor dans votre état.
J'en suis sortie, et c'est ce qui m'accable; C'est un malheur peut-être irréparable.
( se levant. )
Ah! monseigneur! ah! mon maître! écartez
De mon esprit toutes ces vanités;
De vos bienfaits confuse, pénétrée,
Laissez-moi vivre à jamais ignorée.
Le ciel me fit pour un état obscur;
L'humilité n'a pour moi rien de dur.
Ah ! laissez-moi ma retraite profonde.
Eh ! que ferais-je, et que verrais-je au monde ,
Après avoir admiré vos vertus?
LE COMTE
Non, c'en est trop, je n'y résiste plus. Qui? vous obscure! vous!
NANIJNE.
Quoi que je fasse, Puis-je de vous obtenir une grâce?