MEMBRE DE PLUSIEURS ACADEMIES
« Un bon critique suit toujours les règles de l'équité , « et reprend en tout temps et en tout lieu ceux qui « commettent des fautes. »
(Traduction de deux vers d'EumpiDE. )
Le sujet d'Electre , un des plus beaux de l'antiquité, a été traité par les plus grands maîtres et chez toutes les nations qui ont eu du goût pour les spectacles. Eschyle, Sophocle, Euripide, l'ont
1 Cette Dissertation parut en 1750 , in - 12 de cinquante pages, sous le nom deDumolard (né à Paris le 22 juillet 1709, mort le 16 mai 1772). La Harpe, dans son Commentaire sur le théâtre de Voltaire, page 267, dit que c'est l'ouvrage d'un Amateur aveugle de l'antiquité , qui trouve tout beau dans Sophocle et rien dans M. de Crébillon : il manque de goût et d'équité. Feu Decroix , éditeur de ce Commentaire , pense que Voltaire « en a proba- « blement revu le style , et croit y reconnaître , en quelques passages , son v< esprit et sa plume , surtout dans la troisième partie. » Ce qui est certain , c'est que, depuis plus de soixante et dix ans, cette Dissertation a été comprise dans les OEuvres de Voltaire. Il existe des exemplaires de l'édition de 1757 dans lesquels la Dissertation a élé insérée après coup. Dans l'exemplaire que je possède, le feuillet 235-2 36 est supprimé et remplacé par quarante-huit pages , chiffrées toutes 204 , mais avec des avant-chiffres ou post- chiffres 1-47. La quarante -huitième n'a point de chiffres, parcequ'elle est un faux-
embelli à l'envi chez les Grecs. Les Latins ont eu plusieurs tragédies sur ce sujet. Virgile (/En. IV, 471) le témoigne par ce vers :
« Àut Agamemnonius scenis agitatus Orestes. »
Ce qui donne à entendre que cette pièce était souvent représentée à Rome. Cicéron, dans le livre de Finibns , cite un fragment d'une tragédie cY Oreste, fort applaudie de son temps. Suétone dit que Néron chanta le rôle- d'Oreste parricide; et Juvénal (satire Ire, vers 5) parle d'un Oreste qui était d'une longueur rebutante, et auquel l'auteur n'avait pas encore mis la dernière main :
«... .Summ! plena jam margine libri
« Seriptus, et in tergo, necduin finitus Orestes. »
Baïf est le premier qui ait traité ce sujet en notre langue T. Son ouvrage n'est qu'une traduction de X Electre de Sophocle : il a eu le sort de toutes les pièces de théâtre de son siècle. \1 Electre de M. de Longepierre, faite en 1700, ne fut jouée, je crois, qu'en 1718 2. Pendant cet intervalle, M. de Crébillon donna sa tragédie <X Electre 3. Je ne connais que le titre de Y Electre du baron de Walef, qui a paru dans les Pays-Bas 4. Enfin M. de Voltaire vient
titre. Cette intercalalion , dispendieuse pour le libraire, n'a pu se faire que du consentement et même qu'à la demande de Voltaire. Elle peut avoir été faite en même temps que les additions et changements au Siècle de Louis XIV, dont j'ai parlé dans ma préface du tome XIX. L'impression intercalée est donnée pour nouvelle édition corrigée et augmentée. J'ai indiqué les nombreuses additions faites en 1757. Les idées de Dumolard sont absolument celles de Voltaire sur Corneille, sur Crébillon, sur les spectacles. Dumolard répète ce qu'on a déjà lu dans les préfaces de Sémiramis et & Oreste. Sans parler du défaut d'exactitude dans les citations, je remarquerai l'affectation de ne pas nommer Voltaire une seule fois dans la seconde partie consacrée à l'examen de son Oreste. D'après tout cela, cette Dissertation n'aurait pas été admise, par mes prédécesseurs, dans \esOEuvres de Foliaire, que je n'aurais pas hésité à l'y comprendre. B.
1 L' Electre de Baïf a été imprimée en i537. B.
2 Le 2-2 février 17 19. B.
3 Le r4 décembre 1708. B.
4 Electre, tragédie du baron de Walef, qui fait partie de. ses OE livres, 1731, cinq volumes in-8°, a été imprimée séparément en 1 734 , in-8°. Pradon avait donné une Electre en 1677. Depuis Voltaire, Lauraguais a donné sa Clytem-
SUR l/ÉLECTRE DE SOPHOCLE. 2 £7
de nous donner une tragédie d'Oreste. Erasmo di Valvasone a traduit en italien Y Electre de Sophocle, etRucellai a fait une tragédie d'Oreste, qui se trouve dans le premier volume du Théâtre italien , donné par M. le marquis de Maffei, à Vérone, en 1723.
Je diviserai celte dissertation en trois parties. Je rechercherai dans la première quels sont les fondements de la préférence que tous les siècles ont donnée à la tragédie d'Electre de Sophocle sur celle d'Euripide, et sur les Choéphores d'Eschyle.
Dans la seconde, j'examinerai sans prévention ce qu'on doit penser de l'entreprise de l'auteur de la tragédie d'Oreste, de traiter ce sujet sans ce que nous appelons épisodes, et avec la simplicité des anciens, et de la manière dont il a exécuté cette entreprise.
Dans la troisième et dernière partie, je ferai voir combien il est difficile de s'écarter de la route que les anciens nous ont frayée en traitant ce sujet, sans détruire le bon goût, et sans tomber dans des défauts qui passent même des pensées aux expressions.
Je soumets tout ce que je dirai dans cet écrit au jugement de ceux qui aiment sincèrement les belles-lettres, qui ont fait de bonnes études, qui connaissent en même temps le génie de la langue grecque et celui de la nôtre, qui, sans être les adorateurs serviles et aveugles des anciens, connaissent leurs beautés , les sentent, et leur rendent justice, et qui joignent l'érudition à la saine critique. Je récuse tous les autres juges comme incompétents.
Je ne cherche qu'à être utile : je ne veux faire ni d'éloge ni de satire. Le théâtre, que je regarde comme l'école de la jeunesse, mérite qu'on en parle d'une manière plus sérieuse et plus approfondie qu'on ne fait d'ordinaire dans tout ce qui s'écrit pour et contre les pièces nouvelles a. Le public est las de tous ces écrits,
nestre , tragédie en cinq actes et en vers , 1 76 1, in- 8°. L' Electre , tragédie en cinq actes, imitée de Sophocle , par M. de Rochefort, parut en 1782 , in-8°; Gondeville de Montriché a fait imprimer son Egysthe-Cljtemnestre en i8i3. VOreste de Mely Janin est de 1821. La Clytemnestre de M. Soumet a été jouée et imprimée en 1822. B.
aLe P. Rapin , dans ses Réflexions sur la Poétique, dit , après Aristote, que la tragédie est une leçon publique , plus instructive , sans comparaison, que la philosophie , parcequ'elle instruit l'esprit par les sens , et qu'elle rectifie les passions par les passions mêmes, en calmant, par leur émotion , le trouble qu'elles excitent dans le cœur. — Note ajoutée en 17^7. B.
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qui sont plutôt des libelles que des instructions, et de tous ces jugements dictés par un esprit de cabale et d'ignorance. Quiconque ose porter un jugement doit le motiver, sans quoi il se déclare lui-même indigne d'avoir un avis : je n'ai formé le mien qu'après avoir consulté les gens de lettres les plus éclairés. C'est ce qui m'enhardit à me nommer, afin de n'être pas confondu avec les auteurs de tant d'écrits ténébreux, dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils sont inutiles.