SECONDE PARTIE
De la tragédie d'O reste.
Il n'est pas indifférent de remarquer d'abord que, dans tous les sujets que les anciens ont traités, on n'a jamais réussi qu'en imitant
a Graiis ingenium, Graiis dédit ore rotundo
Musa loqui.
Hor. , de Art. poet,. v. 323.
1 Voyez page 256. B.
SUR LA TRAGÉDIE d'oRESTE. Si^3
leurs beautés. La différence des temps et des lieux ne fait que de très légers changements ; car le vrai et le beau sont de tous les temps et de toutes les nations. La vérité est une, et les anciens l'ont saisie, parcequ'ils ne recherchaient que la nature, dont la tragédie est une imitation. Phèdre et l phi génie en sont des preuves convaincantes. On sait le mauvais succès de ceux qui, en traitant les mêmes sujets, ont voulu s'écarter de ces grands modèles. Ils se sont écartés en effet de la nature, et il n'y a de beau que ce qui est naturel. Le décri dans lequel XOEdipe de Corneille est tombé est une bonne preuve de celte vérité. Corneille voulut s'écarter de Sophocle, et il fit un marnais ouvrage.
Il se présente une autre réflexion non moins utile, c'est que, parmi nous, les vrais imitateurs des anciens se sont toujours remplis de leur esprit, au point de se rendre propres leur harmonie et leur élégance continue. La raison en est, à mon gré, qu'ayant sans cesse devant les yeux ces modèles du bon goût et du style soutenu, ils se formaient peu à peu l'habitude d'écrire comme eux , tandis que les autres , sans modèles, sans règles, s'abandonnaient aux écarts d'une imagination déréglée, ou restaient dans leur stérilité.
Ces deux principes posés, je crois ne rien dire que de raisonnable , en avançant que l'auteur de la tragédie d'Oreste a imité Sophocle autant que nos mœurs le lui permettaient; et, quelque estime que j'aie pour la pièce grecque, je ne crois pas qu'on dût porter l'imitation plus loin.
Il a représenté Electre et son frère toujours occupés de leur douleur d de la vengeance de leur père, et n'étant susceptibles d'aucun autre sentiment. C'est précisément le caractère que Sophocle, Eschyle, et Euripide, leur donnent; il n'en a retranché que des expressions trop dures selon nos mœurs. Même résolution dans les deux Electre de poignarder le tyran ; même douleur en apprenant la fausse nouvelle de la mort d'Oreste ; mêmes menaces, mêmes emportements dans l'une et dans l'autre ; mêmes désirs de vengeance.
Mais il n'a pas voulu représenter Electre étendant sa vengeance sur sa propre mère, se chargeant d'abord du soin de se défaire de Clytemnestre, ensuite excitant son frère à cette action détestable, et conduisant sa main dans le sein maternel. Il les a rendus plus respectueux pour celle qui leur a donné la naissance , et il a même semé dans le rôle d'Electre, tantôt des sentiments de tendresse et
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de respect, et tantôt des emportements, selon qu'elle a plus ou moins d'espérance.
Les rôles de Pylade et de Pammène me paraissent avoir été faits pour suppléer aux chœurs de Sophocle *. [On sait les effets prodigieux que fesaient ces chœurs, accompagnés de musique et de danse : à en juger par ces effets, la musique devait merveilleusement seconder et augmenter le terrible et le pathétique des vers. La danse des anciens était peut-être supérieure à leur musique; elle exprimait, elle peignait les pensées les plus sublimes et les passions les plus violentes ; elle parlait aux cœurs comme aux yeux. Le chœur des Euménides d'Eschyle coûta la vie à plusieurs des spectateurs. Quant aux paroles des chœurs , elles n'étaient qu'un tissu de pensées sublimes, de principes d'équité, de vertus , et de la morale la plus épurée. Le nouvel auteur a tâché de suppléer par les rôles de Pylade et de Pammène à ces beautés qui manquent à notre théâtre.] Quelle sagesse dans l'un et dans l'autre personnage! et quels sentiments l'auteur donne au premier! Je n'en veux rapporter que deux exemples. Le premier est tiré de la scène où Pylade dit à Oreste (II, i) :
C'est assez ; et du ciel je reconnais l'ouvrage. Il nous a tout ravi par ce cruel naufrage ; Il veut seul accomplir ses augustes desseins; Pour ce grand sacrifice il ne veut que nos mains. Tantôt dé trente rois il arme la vengeance ; Tantôt trompant la terre, et frappant en silence , Il veut , en signalant son pouvoir oublié, N'armer que la nature et la seule amitié.
L'autre est tiré de la scène où Pylade dit à Electre qu'Oreste obéit aux dieux (IV, 2) :
Les arrêts du destin trompent souvent notre ame :
Il conduit les mortels ; il dirige leurs pas
Par des chemins secrets qu'ils ne connaissent pas ;
Il plonge dans l'abîme, et bientôt en retire;
Il accable de fers ; il élève à l'empire ;
Il fait trouver la vie au milieu des tombeaux...
Le fond du rôle de Clytemnestre est tiré aussi de Sophocle , quoique tempéré par la Clytemnestre d'Euripide. On voit évidem-
1 Ce qui est entre deux crochets fui ajouté en 1 757. B.
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ment, dans les deux poètes grecs, que Clytemnestre est souvent prête à s'attendrir. P^lle se justifie devant Electre , elle entend ses reproches; et il est certain que si Electre lui répondait avec plus de circonspection et de douceur, il serait impossible qu'alors Clytemnestre ne fut pas émue, et ne sentit pas des remords. Ainsi , puisque l'auteur d'Oreste , pour se conformer plus à nos mœurs, et pour nous toucher davantage, rend Electre moins féroce avec sa mère, il fallait bien qu'il rendit Clytemnestre moins farouche avec sa fille. L'un est la suite de l'autre. Electre est touchée quand sa mère lui dit (I, 3) :
Mes filles devant moi ne sont point étrangères ;
Même en dépit d'Égisthe elles m'ont été chères :
Je n'ai point étouffé mes premiers sentiments ;
Et , malgré la fureur de ses emportements ,
Electre, dont l'enfance a consolé sa mère
Du sort d'Iphigénie et des rigueurs d'un père ,
Electre qui m'outrage , et qui brave mes lois ,
Dans le fond de mon cœur n'a point perdu ses droits.
Clytemnestre à son tour est émue quand sa fille lui demande pardon de ses emportements. Pouvait-elle résister à ces paroles tendres :
Eh bien ! vous désarmez une fille éperdue. La nature en mon cœur est toujours entendue. Ma mère , s'il le faut , je condamne à vos pieds Ces reproches sanglants trop long-temps essuyés. Aux fers de mon tyran par vous-même livrée , D'Egisthe dans mon cœur je vous ai séparée. Ce sang que je vous dois ne saurait se trahir : J'ai pleuré sur ma mère , et n'ai pu vous haïr.
Mais ensuite , quand cette même Electre , croyant sa mère complice de la mort d'Oreste , lui fait des reproches sanglants , et qu'elle lui dit (II, 5),
Vous n'avez plus de fils ; son assassin cruel
Craint les droits de ses sœurs au trône paternel...
Ah ! si j'ai quelques droits , s'il est vrai qu'il les craigne ,
Dans ce sang malheureux que sa main les éteigne ;
Qu'il achève , à vos yeux , de déchirer mon sein :
Et , si ce n'est assez , prêtez-lui votre main ;
Frappez, joignez Electre à son malheureux frère ; Frappez, dîs-je; à vos coups je connaîtrai ma mère.
y a-t-il rien de plus naturel que de voir Clylemnestre irritée reprendre alors toute sa dureté , et dire à sa fille :
Va , j'abandonne Electre au malheur qui la suit; Va , je suis Clytemnestre , et surtout je suis reine. Le sang d'Agamemnon n'a de droits qu'à ma haine. C'est trop flatter la tienne, et, de ma faible main, Caresser le serpent qui déchire mon sein. Pleure , tonne , gémis , j'y suis indifférente : Je ne verrai dans toi qu'une esclave imprudente, Flottant entre la plainte et la témérité , Sous la puissante main de son maître irrité. Je t'aimais malgré toi : l'aveu m'en est bien triste ; Je ne suis plus pour toi que la femme d'Egisthe ; Je ne suis plus ta mère; et toi seule as rompu Ces nœuds infortunés de ce cœur combattu , Ces nœuds qu'en frémissant réclamait la nature , Que ma fille déteste , et qu'il faut que j'abjure !
Ces passages de la pitié à la colère , ce jeu des passions, ne sontils pas véritablement tragiques? et le plaisir qu'ils ont constamment fait à toutes les représentations n'est-il pas un témoignage certain que l'auteur, en puisant également dans l'antiquité et dans la nature, a saisi tout ce que l'une et l'autre pouvaient fournir ?
Mais quand Electre parle au tyran, son caractère inflexible est tellement soutenu, qu'elle ne se dément pas même en demandant la grâce de son frère (V, 3 ) :
Cruel , si vous pouvez pardonner à mon frère1, (Je ne peux oublier le meurtre de mon père ; Mais je pourrais du moins, muette à votre aspect, Me forcer au silence, et peut-être au respect;) etc.
Je demande si, dans l'intrigue ÏÏOreste, la plus simple sans contredit qu'il y ait sur notre théâtre, il n'y a pas un heureux artifice à faire aborder Oreste dans sa propre patrie par une tempête, le jour même que le tyran insulte aux mânes de son père; si la
« Ce vers ne se trouve ni dans le texte ui dans les variantes. R.