‹ Théâtre de VoltaireChapitre 172 sur 339 · SUR LA TRAGEDIE D ORESTE · texte numérisé non relu

SUR LA TRAGEDIE D ORESTE

rencontre du vieillard Panimène, et la scène qu'Oreste et Pylade ont avec lui, n'est pas dans le goût le plus pur de l'antiquité, sans en être une copie , et si on peut la voir sans en être attendri. La dernière scène du second acte entre Iphise et Electre, qui est une très belle imitation de Sophocle, produit tout l'effet qu'on en peut attendre.

L'exposition de la pièce d'Ores te me paraît aussi pleine qu'on puisse la souhaiter. Le récit de la mort d'Agamemnon , dès la seconde scène, et que l'auteur a imité d'Eschyle, mettrait seul au fait, avec ce qui le précède , le spectateur le moins instruit. Electre peut-elle, après ce récit, exprimer son état d'une manière plus précise et plus entière qu'elle ne le fait dans ces trois vers (1,2):

Je pleure Agamemnon , je tremble pour un frère ;

Mes mains portent des fers, et mes yeux, pleins de pleurs,

N'ont vu que des forfaits et des persécuteurs?

Le dessein de tromper Electre pour la venger, et d'apporter les cendres prétendues d'Oreste , est entièrement de Sophocle. L'oracle avait expressément ordonné qu'on vengeât la mort d'Agamemnon par la ruse , S'ôloiai l , parceque ce meurtre avait été commis de même, et que la vengeance n'aurait pas été complète, si les assassins avaient été punis par un autre que le fils d'Agamemnon , et d'une autre manière que celle qu'ils avaient employée en commettant le crime. Dans Euripide, Egisthe est assassiné par derrière, tandis qu'il est penché sur une victime, parce qu'il avait frappé Agamemnon lorsqu'il changeait de robe pour se mettre à table : cette robe était cousue ou fermée par le haut , de sorte que le roi ne put se dégager ni se défendre : c'est ce que le nouvel auteur a désigné par ces mots de vêtements de mort, et de piège (I,*).

L'auteur français n'a fait qu'ajouter à cet ordre des dieux une menace terrible, en cas qu'Oreste désobéit, et qu'il se découvrît à sa sœur. Cette sage défense était d'ailleurs nécessaire pour la réussite de son projet. La joie d'Electre aurait assurément éclaté, et aurait découvert son frère. D'ailleurs, que pouvait en sa faveur une princesse malheureuse et chargée de fers? Pylade a raison de dire à son ami que sa sœur peut le perdre , et ne saurait le servir ; et dans un autre endroit (IV, 1) :

1 La fin de cet alinéa fut ajoutée en 1 757. B.

Renferme cette amour et si tendre et si pure. Doit-on craindre en ces lieux de dompter la nature ? Ah ! de quels sentiments te laisses-tu troubler ? Il faut venger Electre, et non la consoler.

C'est cette menace des dieux qui produit le nœud et le dénoûment; c'est elle qui retient d'abord Oreste, quand Electre s'abandonne au désespoir, à la vue de l'urne qu'elle croit contenir les cendres de son frère ; c'est elle qui est la cause de la résolution furieuse que prend Electre de tuer son propre frère, qu'elle croit l'assassin d'Oreste; c'est cette menace des dieux qui est accomplie quand ce frère trop tendre a désobéi; c'est elle enfin qui donne au malheureux Oreste l'aveuglement et le transport dans lesquels il tue sa mère; de sorte qu'il est puni lui-même en la punissant.

C'était une maxime reçue chez tous les anciens, que les dieux punissaient la moindre désobéissance à leurs ordres comme les plus grands crimes; et c'est ce qui rend encore plus beaux ces vers que l'auteur met dans la bouche d'Oreste , au troisième acte :

Eternelle justice, abîme impénétrable , Ne distinguez-vous point le faible et le coupable, Le mortel qui s'égare , ou qui brave vos lois , Qui trahit la nature , ou qui cède à sa voix T ?

Ce ne sont pas là de ces vaines sentences détachées : ces vers sont en sentiment aussi bien qu'en maxime : ils appartiennent à cette philosophie naturelle qui est dans le cœur, et qui fait un des caractères distinctifs des ouvrages de l'auteur.

Quel art n'y a-t-il pas encore à faire paraître les Euménides avant le crime d'Oreste , comme les divinités vengeresses du meurtre d'Agamemnon , et comme les avant-courrières du crime que son fils va commettre? Cela me paraît très conforme aux idées de l'antiquité, quoique très neuf; c'est inventer comme les anciens l'auraient fait , s'ils avaient été obligés d'adoucir le crime d'Oreste; au lieu que, dans Euripide et dans Eschyle, Oreste est livré aux furies, parcequ'il a tué sa mère; ici Oreste ne tue sa

1 La scène de la tragédie d'Orcsle , où se trouvaient ces vers , a été supprimée, et remplacée par les trois premières scènes de celte édition. On la trouvera avec les variantes. K.

SUR LA. TRAGEDIE D ORESTE. 'AJi)

mère que parcequ'il est livré aux furies; et il leur est livré parcequ'il a désobéi aux dieux en se découvrant à sa sœur. Dans quels vers ces Euménides sont évoquées (IV, 4)'

Euménides , venez , soyez ici mes dieux;

Accourez de l'enfer en ces horribles lieux ,

Dans ces lieux plus cruels et plus remplis de crimes

Que vos gouffres profonds regorgeant de victimes.

Filles de la vengeance, armez-vous, armez-moi —

Les voici ; je les vois , et les vois sans terreur :

L'aspect de mes tyrans m'inspirait plus d'horreur, etc.

L'auteur de la tragédie d' Ores te a sans doute eu tort de tronquer la scène de l'urne. Il est vrai qu'un excès de délicatesse empêche quelquefois de goûter et de sentir des morceaux d'une aussi grande force, et des traits aussi mâles et aussi sublimes. Près de cinquante vers de lamentations auraient peut-être paru des longueurs à une nation impatiente, et qui n'est pas accoutumée aux longues tirades des scènes grecques. Cependant l'auteur a perdu le plus beau et l'endroit le plus pathétique de la pièce. A la vérité, il a taché d'y suppléer par une beauté neuve. L'urne contient, selon lui, les cendres de Plistène, fils d'Égisthe; ce n'est point une urne vide et postiche. La mort d'Agamemnon est déjà à moitié vengée. Le tyran va tenir cet horrible présent de la main de son plus cruel ennemi; présent qui inspire et la terreur dans le cœur du spectateur qui est au fait , et la douleur dans celui d'Electre qui n'y est pas. Il faut avouer aussi que la coutume des anciens de recueillir les cendres des morts , et principalement de ceux qu'ils aimaient le plus tendrement, rendait cette scène infiniment plus touchante pour eux que pour nous. Il a fallu suppléer au pathétique qu'ils y trouvaient par la terreur que doit inspirer la vue des cendres de Plistène , première victime de la vengeance d'Oreste. D'ailleurs la situation de l'urne dans les mains d'Electre produit un coup de théâtre à l'arrivée d'Égisthe et de Clytemnestre. La douleur même et les fureurs d'Electre persuadent le tyran de la vérité de ce que Pammène vient de lui annoncer.

Le nouvel auteur s'est bien gardé de faire un long récit de la mort d'Oreste en présence d'Égisthe ; ce récit aurait eu , dans notre langue, et suivant nos mœurs, tous les défauts que les détracteurs de l'antiquité osent reprocher à celui de Sophocle. Le

Si8o DISSERTATION

nouvel auteur suppose qu'Oreste et l'étranger se sont vus à Delphes. « Aisément, dit Pylade (III, fi), les malheureux s'unissent; « trop promptement liés, promptement ils s'aigrissent. » Oreste a dit plus haut à Egisthe qu'il s'est vengé sans implorer le secours des rois. Cette supposition est simple et tout-à-fait vraisemblable; et je crois qu'Egisthe , intéressé autant qu'il l'était à cette mort, pouvait s'en contenter, sans entrer dans un examen plus approfondi : on croit très aisément ce que Ton souhaite avec une passion violente. D'ailleurs Clytemnestre interrompt cette conversation qui l'accable; et l'action est ensuite si précipitée, ainsi que dans Sophocle , qu'il n'est pas possible à Egisthe d'en demander ni d'en apprendre davantage. Cependant, comme le caractère d'un tyran est toujours rempli de défiance, il ordonne qu'on aille chercher son fils pour confirmer le récit des deux étrangers.

La reconnaissance d'Electre et d'Ores te, fondée sur la force de la nature et sur le cri du sang, en même temps que sur les soupçons d'Iphise, sur quelques paroles équivoques d'Oreste, et sur son attendrissement, me parait d'autant plus pathétique, qu'Oreste, en se découvrant, éprouve des combats qui ajoutent beaucoup à l'attendrissement qui naît de la situation. Les reconnaissances sont toujours touchantes, à moins qu'elles ne soient très maladroitement traitées; mais les plus belles sont peut-être celles qui produisent un effet qu'on n'attendait pas , qui servent à faire un nouveau nœud, à le resserrer, et qui replongent le héros dans un nouveau péril. On s'intéresse toujours à deux personnes malheureuses qui se reconnaissent après une longue absence et de grandes infortunes; mais si ce bonheur passager les rend encore plus misérables, c'est alors que le cœur est déchiré, ce qui est le vrai but de la tragédie.

A l'égard de cette partie de la catastrophe que l'auteur d'Oreste a imitée de Sophocle, et qu'il n'a pas, dit-il, osé faire représenter x, je suis d'un avis contraire au sien; je crois que si ce morceau était joué avec terreur, il en produirait beaucoup.

Qu'on se figure Electre, Iphise , et Pylade, saisis d'effroi, et marquant chacun leur surprise aux cris de Clytemnestre; ce tableau devrait faire , ce me semble , un aussi grand effet à Paris qu'il en fit à Athènes, et cela avec d'autant plus de raison, que Clytemnestre inspire beaucoup plus de pitié dans la pièce fran-

1 Voyez sa note, page 289. B.

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çaise que dans la pièce grecque. Peut-être qu'à la première représentation, des gens malintentionnés purent profiter de la difficulté de représenter cette action sur un théâtre étroit et embarrassé par la foule des spectateurs x , pour y jeter quelque ridicule. Mais, comme il est très certain que la chose est bonne en soi, il faudrait nécessairement qu'elle parût bonne à la longue, malgré tous les discours et toutes les critiques. Il ne serait pas même impossible de disposer le théâtre et les décorations d'une manière qui favorisât ce grand tableau. Enfin il me parait que celui 2 qui a heureusement osé faire paraître une ombre d'après Eschyle et d'après Euripide, pourrait fort bien faire entendre les cris de Clytemnestre d'après Sophocle. Je maintiens que ces coups bien ménagés sont la véritable tragédie, qui ne consiste pas dans les sentiments galants, ni dans les raisonnements, mais dans une action pathétique, terrible, théâtrale, telle que celle-ci.

Electre ne participe point, dans Ores te, au meurtre de sa mère, comme dans Y Electre de Sophocle, et encore plus dans celle d'Euripide et d'Eschyle. Ce qu'elle crie à son frère dans le moment de la catastrophe la justifie (V, 8) :

Achève , et sois inexorable ;

Venge-nous , venge-la ; Iranche un nœud si coupable : Frappe, immole à ses pieds cet infâme assassin.

Je ne comprends pas comment la même nation qui voit tous les jours sans horreur le dénoûment de Rodogune, et qui a souffert celui de Thyeste et d'Atrèe, pourrait désapprouver le tableau que formerait cette catastrophe : rien de moins conséquent. L'atrocité du spectacle d'un père qui voit sur le théâtre même le sang de son propre fils innocent et massacré par un frère barbare, doit causer infiniment plus d'horreur que le meurtre involontaire et forcé d'une femme coupable, meurtre ordonné d'ailleurs expressément par les dieux.

Oreste est certainement plus à plaindre dans l'auteur français que dans l'athénien, et la divinité y est plus ménagée; elle y punit un crime par un crime; mais elle punit avec raison Oreste qui a désobéi. C'est cette désobéissance qui forme précisément ce qu'il y a de plus touchant dans la pièce. Il n'est parricide que pour

1 Voyez la note, tome II, page 353. B.

2 Voltaire lui-même , dans Sémiramis. R.

avoir trop écouté avec sa sœur la voix delà nature; il n'est malheureux que pour avoir été tendre : il inspire ainsi la compassion et la terreur *; mais il les inspire épurées et dignes de toute la majesté du poëme dramatique : ce n'est point ici une crainte ridicule qui diminue la fermeté de l'ame; ce n'est point une compassion mal entendue, fondée sur l'amour le plus étrange et le plus déplacé , qui serait aussi absurde qu'injuste.

Quant au dernier récit que fait Pylade, je ne sais ce qu'on y pourrait trouver à redire. Les applaudissements redoublés qu'il a reçus le mettent pleinement au-dessus de la critique. Les Grecs ont été charmés de celui d'Euripide, où le meurtre tTEgisthe est raconté fort au long. Comment notre nation pourrait -elle improuver celui-ci, qui contient d'ailleurs une révolution imprévue, mais fondée, dont tous les spectateurs sont d'autant plus satisfaits, qu'elle n'est en aucune façon annoncée, qu'elle est à-la-fois étonnante et vraisemblable, et qu'elle conduit naturellement à la catastrophe?

Ce n'est pas un de ces dénoûments vulgaires dont parle M. de La Bruyère , et dans lequel les mutins n'entendent point raison. On voit assez quel art il y a d'avoir amené de loin cette révolution, en fesant dire à Pammène, dès le troisième acte (scène ire) :

La race des vrais rois tôt ou tard est chérie 2.

Je demande après cela si la république des lettres n'a pas obligation à un auteur qui ressuscite l'antiquité dans toute sa noblesse, dans toute sa grandeur, et dans toute sa force , et qui y joint les plus grands efforts de la nature, sans aucun mélange des petites faiblesses et des misérables intrigues amoureuses qui déshonorent le théâtre parmi nous ?

L'impression de la pièce met en liberté de juger du mérite de la diction, des pensées, et des sentiments dont elle est remplie. On verra si l'auteur a imité les grands modèles, et de quelle manière il l'a fait. On y trouvera un grand nombre de pensées* tirées de Sophocle : cela était inévitable , et d'ailleurs on ne pouvait mieux faire. J'en ai reconnu plusieurs tirées ou imitées d'Euripide, qui ne me paraissent pas moins belles dans l'auteur français

1 La fin do cet alinéa fut ajoutée en 1757. B.

2 On trouvera ce vers dans les variantes. K .

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que dans le grec même ; telles sont ces pensées de Clytemnestre

Vous pleurez dans les fers , et moi dans ma grandeur.... Vous frappez une mère , et je l'ai mérité.

où^ outwç à-yav

Xaipa) tc, te'xvov , roïç ^e^pa^.evoiç iu.01...

Et celle-ci d'Electre, qui a été si applaudie (1 , 2) :

Qui pourrait de ces dieux encenser les autels, S'ils voyaient sans pitié les malheurs des mortels , Si le crime , insolent dans son heureuse ivresse, Ecrasait à loisir l'innocente faiblesse ?

Il£770t6a £'• y) xpvi p.ws'9' TQ-^eTcôat âeoùç, Eî rà^ix' garai ttjç iïixnç Û7rs'pTepa.

Les anciens avaient pour maxime de ne faire des acteurs subalternes, même de ceux qui contribuaient à la catastrophe, que des personnages muets ; ce qui valait infiniment mieux que les dialogues insipides qu'on met de nos jours dans la bouche de deux ou trois confidents dans la même pièce. On ne trouve point dans la tragédie à'Oreste de ces personnages oisifs qui ne font qu'écouter des confidences; et plût au ciel que le goût en passât! Sophocle et Euripide ont mieux aimé ne point faire parler Pylade que de lui faire dire des choses inutiles. Dans la nouvelle pièce , tous les rôles sont intéressants et nécessaires.

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