‹ Théâtre de VoltaireChapitre 174 sur 339 · S6 CONTRE LES DÉTRACTEURS · texte numérisé non relu

S6 CONTRE LES DÉTRACTEURS

deux reconnaissances brusquées l'une et l'autre , et très mal ménagées? Electre, qui sait ce que Tydée a fait pour Égisthe , qui n'ignore pas qu'il est amoureux de la fille de ce tyran , peut-elle soupçonner un moment, sans aucun indice, que ce même Tydée est son frère? De plus, comment est-il possible qu'Oreste ait été si peu instruit de son sort et de son nom ?

Horace et tous les Romains, après les Grecs, à la vue de tant d'absurdités, se seraient écriés tous d'une voix :

« Quodcumque ostendis mihi sic incredulus odi : »

H or., Art poét. , 188.'

et j'ose assurer qu'ils auraient trouvé Y Electre de Sophocle, si elle avait été composée et écrite comme la française , tout-à-fait déraisonnable dans le caractère , sans justesse dans la conduite , sans véritable noblesse dans les sentiments , et sans pureté dans l'expression.

Ne voit-on pas évidemment que le mépris des anciens modèles , la négligence à les étudier, et l'indocilité à s'y conformer, mènent nécessairement à l'erreur et au mauvais goût ? et n'est-il pas aussi nécessaire de faire remarquer aux jeunes gens qui veulent faire de bonnes études les fautes où sont tombés les détracteurs de l'antiquité , que de leur faire observer les beautés anciennes qu'ils doivent tâcher d'imiter? Je pe sais par quelle fatalité il arrive que les poètes qui ont écrit contre les anciens , sans entendre leur langue, ont presque toujours très mal parlé la leur, et que ceux qui n'ont pu être touchés de l'harmonie d'Homère et de Sophocle, ont toujours péché contre l'harmonie , qui est une partie essentielle de la poésie.

On n'aurait pas hasardé impunément devant les juges et sur le théâtre d'Athènes un vers dur, ni des termes impropres. Par quelle étrange corruption se pourrait-il faire qu'on souffrit parmi nous ce nombre prodigieux de vers dans lesquels la syntaxe , la propriété des mots , la justesse des figures , le rhythme , sont éternellement violés?

Il faut avouer qu'il y a peu de pages dans V Electre de M. de Crébillon où les fautes dont je parle ne se présentent en foule. La même négligence qui empêche les auteurs modernes de lire les bons auteurs de l'antiquité , les empêche de travailler avec soin leurs propres ouvrages. Ils redoutent la critique d'un ami sage , sévère, éclairé, comme ils redoutent la lecture d'Homère, de Sophocle,

DE LANTIQUITÉ. '2$J

de Virgile, et de Cicéron. Par exemple, lorsque l'auteur (Y Electre fait parler ainfci Itys à Electre (I, 3) :

Enfin, pour vous forcer à vous donner à moi ,

Vous savez si jamais j'exigeai rien du roi ;

Il prétend qu'avec vous un nœud sacré m'unisse;

Ne m'en imputez point la cruelle injustice.

Au prix de tout mon sang je voudrais être à vous ,

Si c'était votre aveu qui me fît votre époux.

Ah ! par pitié pour vous , princesse infortunée,

Payez l'amour d'Itys par un tendre hyménée.

Puisqu'il faut l'achever, ou descendre au tombeau ,

Laissez-en à mes feux allumer le flambeau.

Régnez donc avec moi; c'est trop vous en défendre

Je suppose que l'auteur eût consulté feu M. Despréaux sur ces vers , je ne dis pas sur le fond (car ce grand critique n'aurait pas pu supporter une déclaration d'amour à Electre) , je dis uniquement sur la langue et sur la versification; alors M. Despréaux lui aurait dit sans doute : « Il n'y a pas un seul de tous ces vers qui « ne soit à réformer. »

Enfin , pour vous forcer à vous donner à moi , Vous savez si jamais j'exigeai rien du roi.

« Ce rien n'est pas français , et sert à rendre la phrase plus bar- « bare; il fallait dire : Vous savez si jamais j'exigeai du roi qu'il « vous forçât à m'épouser. »

Il prétend qu'avec vous un nœud sacré m'unisse; Ne m en imputez point la cruelle injustice.

« Cet en n'est pas français , et la cruelle injustice n'est pas raison- « nable dans la bouche d'Itys : il ne doit point regarder comme « cruel et injuste un mariage qu'il ne veut faire que pour rendre « Electre heureuse. »

Au prix de tout mon sang je voudrais être à vous , Si c'était votre aveu qui me fît votre époux.

« An prix de tout mon sang , veut dire au prix de ma vie; et il « n'y a pas d'apparence qu'on se marie quand on est mort. Si c'était « votre aveu qui me fît , est prosaïque, plat, et dur, même dans la « prose la plus simple. »

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