SCÈNE V
CICERON, dans l'enfoncement ; LE CHEF DES LICTEURS,
CATILINA
CICÉRON, au chef des licteurs.
Suivez mon ordre, allez; de ce perfide cœur Je prétends, sans témoin, sonder la profondeur. La crainte quelquefois peut ramener un traître.
CATILINA
Quoi! c'est ce plébéien dont Rome a fait son maître!
CICÉRON
Avant que le sénat se rassemble à ma voix, Je viens, Catilina, pour la dernière fois, Apporter le flambeau sur le bord de l'abîme Où votre aveuglement vous conduit par le crime.
CATILINA
Qui? vous?
CICÉRON
Moi.
CATILINA
C'est ainsi que votre inimitié...
C'est ainsi que s'explique un reste de pitié t3. Vos cris audacieux, votre plainte frivole, Ont assez fatigué les murs du Capitole. Vous feignez de penser que Rome et le sénat Ont avili dans moi l'honneur du consulat.
3l4 ROME SAUVÉE.
Concurrent malheureux à cette place insigne, Votre orgueil l'attendait, mais en étiez -vous digne? La valeur d'un soldat, le nom de vos aïeux, Ces prodigalités d'un jeune ambitieux, Ces jeux et ces festins qu'un vain luxe prépare, Étaient-ils un mérite assez grand, assez rare, Pour vous faire espérer de dispenser des lois Au peuple souverain qui règne sur les rois? A vos prétentions j'aurais cédé peut-être, Si j'avais vu dans vous ce que vous deviez être. Vous pouviez de l'état être un jour le soutien : Mais pour être consul, devenez citoyen.
Pensez-vous affaiblir ma gloire et ma puissance, En décriant mes soins, mon état, ma naissance? Dans ces temps malheureux, dans nos jours corrompus, Faut-il des noms à Rome? il lui faut des vertus. Ma gloire (et je la dois à ces vertus sévères) Est de ne rien tenir des grandeurs de mes pères. Mon nom commence en moi : de votre honneur jaloux, Tremblez que votre nom ne finisse dans vous.
C ATILINA.
Vous abusez beaucoup , magistrat d'uue année , De votre autorité passagère et bornée.
CICÉRON
Si j'en avais usé, vous seriez dans les fers, Vous, l'éternel appui des citoyens pervers; Vous qui, de nos autels souillant les privilèges, Portez jusqu'aux lieux saints vos fureurs sacrilèges; Qui comptez tous vos jours, et marquez tous vos pas Par des plaisirs affreux ou des assassinats ; Qui savez tout braver, tout oser, et tout feindre :