DE LA TRAGÉDIE DE ROME S AU FÉE
1 Plébéien qui régis les souverains du monde.
2 Mais surtout que ne puis-je à mes vastes desseins Du courageux César associer les mains !
3 Ce César que je crains, mon épouse que j'aime. Il faut que l'artifice aiguise dans mes mains
Ce fer qui va nager dans le sang des Romains. Aurélie à mon cœur en est encor plus chère ; Sa tendresse docile, empressée à me plaire, Est l'aveugle instrument d'un ouvrage d'horreurs. Tout ce qui m'appartient doit servir mes fureurs.
4 L'ambition l'emporte, évanouissez- vous. Corneille a dit dans Rodogune , acte II, scène i :
Vains fantômes d'état , évanouissez-vous.
5 Crois-moi, quand il verra qu'avec lui je partage De ces grands changements le premier avantage, La fière ambition qu'il couve dans son cœur Lui parlera sans doute avec plus de hauteur.
(; Ne me reproche rien : l'amour m'a bien servi. C'est chez ce Nonnius , c'est chez mon ennemi , Près des murs du sénat, sous la voûte sacrée, Que de tous nos tyrans la perte est préparée. Ce souterrain secret au sénat nous conduit : C'est là qu'en sûreté j'ai moi-même introduit Les armes , les flambeaux, l'appareil du carnage. Du succès que j'attends mon hymen est le gage. L'ami de Cicéron , l'austère Nonnius, M'outragea trop long-temps par ses tristes vertus. Contre lui-même enfin j'arme ici sa famille; Je séduis tous les siens , je lui ravis sa fille ; Et sa propre maison , par un heureux effort, Est un rempart secret d'où va partir la mort.
Préiieste en ce jour même à mon ordre est remise. Nounius arrêté dans Préneste soumise , Saura , quand il verra l'univers embrasé , Quel gendre et quel ami le lâche a refusé.
7 CATILINA
Ma sûreté , la vôtre, et la cause commune , Exigent ces apprêts qui vous glacent d'effroi ; Mais vous , si vous songez que vous êtes à moi , Tremblez que d'un coup d'oeil l'indiscrète imprudence Ose de votre époux trahir la confiance.
8 AUR ÉLIE
Vous nous perdez tous deux; tout sera reconnu.
CATILINA
Croyez-moi , dans Préneste il sera retenu.
AURÉI.IE.
Qui ? mon père! osez-vous.... que votre ame amollie....
CATILINA
Vous l'affaiblissez trop : je vous aime , Aurélie ; Mais que votre intérêt s'accorde avec le mien ; Lorsque j'agis pour vous ne me reprochez rien : Ce qui fait aujourd'hui votre crainte mortelle, Sera pour vous de gloire une source éternelle.
Ll y avait une autre version de ce passage ; on lisait : Vous nous perdez tous trois , je vous en averti.
Ce vers, qui rimait a démenti, a été conservé par la lettre à tl'Argental, de septembre 1751. Dans la même lettre, Voltaire dit qu'il aimerait infiniment mieux les vers suivants :
Ne vous aveuglez point , vous nous perdez tous Irois. Je sais qu'en vos conseils on compte peu ma voix , Qu'on y ménage à peine une épouse timide ; Je sais, Catilina, que ton ame intrépide Sacrifiera sans trouble et la femme et ton fils A l'espoir incertain d'accabler ton pays , etc.
Tu n'es plus qu'un tyran , tu ne vois plus en moi Qu'une épouse tremblante, indigne de ta foi.
Mais ces premières versions ne se rattachent pas parfaitement au texte actuel. B.
9 ... La gloire est douteuse , et le péril certain. Vers de Cinna, acte I, scène i.
10 Allez ; Catilina ne craint point les augures. Étouffez le reproche , et cessez vos murmures ; Ils me percent le cœur, mais ils sont superflus.
( Il prend sur la table le papier qu'il écrivait, et le donne à un soldat qu'il fait approcher. )
Vous, portez cet écrit au camp de Mallius.
( à un autre. ) Vous , courez vers Lecca , dans les murs de Préneste ; Des vétérans , dans Rome , observez ce qui reste. Allez : je vous joindrainquand il en sera temps ; Songez qui vous servez , et gardez vos serments.
( Les soldats sortent. J AU RÉ I- I E.
Vous me faites frémir ; chaque mot est un crime.
CATILINA
Croyez qu'un prompt succès rendra tout légitime : Que je sers et l'état , et vous , et mes amis.
AU RÉ LIE
11 Au lieu de ce vers et du suivant, il paraît, d'après la lettre déjà citée, qu'il y avait d'abord :
Ne suis-je qu'une esclave au silence réduite , Par un maître absolu dans le piège conduite ?
Ces deux vers eux-mêmes en remplaçaient d'autres, dont un seul est conservé dans la lettre :
Une esclave trop tendre , encor trop peu soumise. R.
1 * A ce consul sévère , et que Rome respecte; Je le crains ; son génie est au tien trop fatal.
CATILINA
Ne vous abaissez pas à craindre mon rival ; Allez; souvenez-vous que vos nobles ancêtres...,
l3 C'est ainsi que s'explique un reste de pitié.
A l'aspect des faisceaux dont le peuple m'honore , Je sais quel vain dépit vous presse et vous dévore; Je sais dans quel excès, dans quels égarements , Vous ont précipité vos fiers ressentiments.
Concurrent malheureux à cette place insigne , Pour me la disputer il en faut être digne. La valeur d'un soldat , le rang de vos aïeux....
'4 Crébillon a dit, dans son Catilina , acte II, scène 3 :
Encor, si quelquefois vous daigniez vous contraindre ; Que mettant à profit tant de dons précieux , Vous affectassiez moins un orgueil odieux. B.
1 ;> Les soupçons du sénat sont assez légitimes.
Je ne veux point vous perdre , et, malgré tous vos crimes ,
Je vous protégerai si vous vous repentez ;
Mais vous êtes perdu si vous me résistez.
A qui parlé-je enfin? faut-il que je vous nomme
Un des pères du monde , ou l'opprobre de Rome ?
Profitez des moments qui vous sont accordés :
Tout est entre vos mains ; choisissez , répondez.
Comme la scène entre Caton et Cicéron précédait la scène entre Catilina et Cicéron , celle-ci était suivie de ce monologue , et d'une scène entre Céthégus et Catilina , alors la troisième du second acte , et qui en est actuellement la première avec des changements.
CATILINA, seul.
Ne crois pas m 'échapper, consul que je dédaigne : Tyran par la parole, il faut finir ton règne. Ton sénat factieux voit d'un œil courroucé Un citoyen samnite à sa tête placé ; Ce sénat , qui lui-même à mes traits est en butte , Me prêtera les mains pour avancer ta chute. Va , de tous mes desseins tu n'es pas éclairci , Et ce n'est pas Verres que lu combats ici.