CATILINA, LENTULUS, CÉTHÉGUS
LENTULUS
Tandis que ton armée approche de ces lieux , Sais-tu ce qui se passe en ces murs odieux ?
CATILINA
Je sais que d'un consul la sombre défiance Se livre à des terreurs qu'il appelle prudence. Sur le vaisseau public , ce pilote égaré Présente à tous les vents un flanc mal assuré : Il s'agite au hasard , à l'orage il s'apprête , Sans savoir seulement d'où viendra la tempête.
LENTULUS
Il la prévoit du moins : des chevaliers romains Déjà du Champ de Mars occupent les chemins; Pétréius est mandé vers la porte Colline, Il envoie à Préneste , on marche à Terracine; Il sera dans une heure instruit de ton dessein.
CATILINA
En recevant le coup il connaîtra la main ; Une heure me suffit pour mettre Rome en cendre ; Cicéron contre moi ne peut rien entreprendre. Ne crains rien du sénat , ce corps faible et jaloux Avec joie en secret l'abandonne à nos coups. Ce sénat divisé, ce monstre à tant de têtes , Si fier de sa noblesse , et plus de ses conquêtes , Voit avec les transports de l'indignation Les souverains des rois respecter Cicéron : Lucullus , Clodius , les Nérons , César même , Frémissent comme nous de sa grandeur suprême. Ce Samnite arrogant croit leur donner la loi. Il a dans le sénat plus d'ennemis que rnoi. César n'est point à lui, Crassus le sacrifie. J'attends tout de ma main , j'attends tout de l'envie; C'est un homme expirant qu'on voit d'un faible effort Se débattre et tomber dans les bras de la mort.
LENTULUS
Oui , nous le haïssons; mais il parle , il entraîne , Il fuit pâlir l'envie, il subjugue la haine ; Je le crains au sénat.
CATILIKA.
Je le brave en tous lieux , J'entends avec mépris ses cris injurieux. Qu'il déclame à sou gré jusqu'à sa dernière heure, Qu'il triomphe au sénat, qu'on l'admire, et qu'il meure. Vers ces lieux souterrains nous allons rassembler Ces vengeurs, ces héros, prêts à se signaler. Rassurez cependant mon épouse éperdue, A nos grands intérêts accoutumez sa vue ; Que de ces lieux surtout on écarte ses pas : Je crains de son amour les funestes éclats ; Ce terrible moment n'est point fait pour les larmes, Et surtout sa vertu fait naître mes alarmes. Allez , je vous attends ; César vient , laissez-moi De ce génie altier tenter encor la foi.
Quelques-uns des vers de la scène première se trouvent aussi dans la variante donnée sous le n° 19.
C'est pour le vers 7 et suivants de la scène première que sont les variantes conservées dans la lettre à d'Argental, du 8 janvier 1752.
Ce coup prématuré Armerait le sénat qui flotte et qui s'arrête : L'orage au même instant doit fondre sur leur tête. B.
21 Qu'à cet espoir frivole il reste abandonné. Conjuré sans génie , et soldat intrépide,
Il est fait pour servir sous la main qui le guide.
22 Crébillon , acte premier , scène 2 de son CatiUna, avait dit :
Crassus , plein de désirs indignes d'un grand cœur, Borne à de vils trésors les soins de sa grandeur. B.
23 Quels triomphes encore ont signalé ta vie ? Pour oser dompter Rome , il faut l'avoir servie. Marius a régné : peut-être quelque jour
Je pourrai des Romains triompher à mon tour. Mais avant d'obtenir une telle victoire....
24 Et s'il en est l'appui , qu'il en soit la victime.
Plus César devient grand , moins je dois l'épargner; Et je n'ai point d'amis alors qu'il faut régner. Sylla , dont il me parle , et qu'il prend pour modèle, Qu'était-il , après tout, qu'un général rebelle ?
Il avait une armée, et j'en forme aujourd'hui ;
Il m'a fallu créer ce qui s'offrait à lui:
Il profila des temps , et moi je les fais naître;
Il subjugua vingt rois, je vais dompter leur maître.
C'est là mou premier pas: le sénat va périr,
Et César n'aura point le temps de le servir.
25 Au lieu de ce vers et du suivant , on lit dans l'édition de Berlin :
Que dans le même temps attaqués et vaincus ,
Ils tombent sous les coups qu'ils n'auront pas prévus. B.
26 Tous les tyrans qui ont voulu détruire un gouvernement républicain ont toujours pris pour prétexte la nécessité de délivrer le peuple du joug des grands, comme toutes les fois qu'une aristocratie a succédé au gouvernement d'un seul elle a pris pour prétexte les abus de l'autorité arbitraire ; et le peuple a toujours été la victime et la dupe de toutes les révolutions. Catilina ne dit nulle part qu'il est un scélérat; il veut venger le peuple et les vétérans de l'ingratitude du sénat; il veut venger ses propres injures. Il ne commet un crime que parceque ce crime est nécessaire à son salut et à celui de ses amis. M. de Voltaire est le premier poète tragique qui ait fait parler les scélérats avec vraisemblance , sans déclamation et sans bassesse. C'est un pas que l'art n'avait point fait encore du temps de Racine. K.
27 C'est le texte de l'édition de Dresde, 1753, que, dans une de ses lettres , Voltaire dit être très bonne. Les autres éditions portent: Ces crimes des grands hommes. B.
28 Dans un manuscrit, au lieu de ce vers et du suivant, on lit :
Tous ces divers moyens qui , loin de se détruire, Peuvent tous -s'entr'aider sans pouvoir s'entre-nuire , Un feu dont l'artifice , etc. B .
29 Dans l'édition de Berlin , au lieu des trois derniers vers de cette scène , on lisait :
Mon armée est dans Home, et la terre est soumise;
J'ai droit de l'espérer, mais dans cette entreprise
S'il est quelques périls que je dois dédaigner,
A la tendre Aurélie il les faut épargner.
Ne souffrons en ces lieux rien qui touche notre ame :
Je fais partir de Rome et mon fils et ma femme ,
Et , dégagé des soins d'un trop tendre intérêt.... B.
30 .... « La mort trop long-temps épargna mes vieux jours : « Vous seule , fille ingrate, en terminez le cours. « De nos cruels tyrans vous servez la furie : « Catilina , César, ont trahi la patrie. « Pour comble de malheur un traître vous séduit. « Le fléau de l'état l'est donc de ma famille ? « Frémissez , malheureuse ; un père trop instruit « Vient sauver, s'il le peut , sa patrie et sa fille. »
3t II n'est plus temps de feindre , il faut tout éclaircir ; Je vais armer le monde , et c'est pour ma défense. On poursuit mon trépas ; je poursuis ma vengeance. J'ai lieu de me flatter que tous mes ennemis Vont périr à mes pieds , ou vont ramper soumis; Et mon seul déplaisir est de voir votre père Jeté par son destin dans le parti contraire. Mais un père à vos yeux est-il plus qu'un époux ? Osez-vous me chérir ? puis-je compter sur vous ?
AURÉLIE
Eh bien ! qu'exiges-tu ?
CATILINA
Qu'à mon sort engagée , Votre ame soit plus ferme , et soit moins partagée. Souvenez-vous surtout que vous m'avez promis De ne trahir jamais ni moi ni mes amis.
AURÉLIE
Je te le jure encor : va , crois-en ma tendresse; Elle n'a pas besoin de nouvelle promesse. Quand tu reçus ma foi , tu sais qu'en ces moments, Le serment que je fis valut tous les serments. Ah ! quelques attentats que ta fureur prépare, Je ne puis te trahir.... ni l'approuver, barbare.
Vous approuverez tout , lorsque nos ennemis Viendront à vos genoux , désarmés et soumis , Implorer en tremblant la clémence d'un homme Dont dépendra leur vie et le destin de Rome. Laissez-moi préparer ma gloire et vos grandeurs ; Espérez tout; allez.
AURÉLIE
Laisse-moi mes terreurs.
Théâtre. V. a5
Tu n'es qu'ambitieux , je ne suis que sensible , Et je vois mieux que toi dans quel état horrible Tu vas plonger des jours que j'avais crus heureux. Poursuis, trame sans moi tes complots ténébreux, Méprise mes conseils , accable un cœur trop tendre, Creuse à ton gré l'abîme où tu nous fais descendre. J'en vois toute l'horreur, et j'en pâlis d'effroi ; Mais en te condamnant , je m'y jette après toi.
CA.TII.IW A.
Faites plus , Aurélie , écartez vos alarmes ,
Jouissez avec nous du succès de nos armes ,
Prenez des sentiments tels qu'en avaient conçus
L'épouse de Sylla , celle de Marins ;
Tels que mon nom , ma gloire et mon cœur le demandent.
Regardez d'un œil sec les périls qui m'attendent :
Soyez digne de moi. Le sceptre des humains
N'est point fait pour passer en de tremblantes mains.
Apprenez que mon camp, qui s'approche en silence,
Dans une heure, au plus tard , attend votre présence.
Que l'auguste moitié du premier des humains
S'accoutume à jouir des honneurs souverains;
Que mon fils au berceau , mon fils né pour la guerre ,
Soit porté dans vos bras aux vainqueurs de la terre;
Que votre père enfin reconnaisse aujourd'hui
Les intérêts sacrés qui m'unissent à lui ;
Qu'il respecte son gendre, et qu'il n'ose me nuire.
Mais avant qu'en mon camp je vous fasse conduire,
Je veux qu'à ce consul, à mon lâche rival,
Vous fassiez parvenir ce billet si fatal.
J'ai mes raisons , je veux qu'il apprenne à connaître
Et tout ce qu'est César, et tout ce qu'il peut être.
Laissez, sans vous troubler, tout le reste à mes soins :
Vainqueur et couronné , cette nuit je vous joins.
32 Ce vers et les sept qui le suivent sont pris dans l'édition de Berlin, T752, et dans celle de Dresde, 1753. B.
33 ' AURÉLIE
Commence donc par moi, qu'il faudra désarmer; Malheureux, punis-moi du crime de t'aimer. Tu m'oses reprocher d'être faible et timide ! Eh bien! cruel époux, dans le crime intrépide, Frappe ce lâche cœnr qui t'a gardé sa foi,
Qui déteste ta rage, et qui meurt tout à toi! Frappe, ingrat; j'aime mieux, avant que tout périsse, Voir en toi mon bourreau que d'être ta complice.
CATILINA
Anrélie ! à ce point pouvez-vous m 'outrager ?
— AURELIE
Je t'outrage et te sers , et tu peux t'en venger. Oui , je vais arrêter ta fureur meurtrière ; Et c'est moi que tes mains combattront la première. Es-tu désabusé? tu nous as perdus tous.