‹ Théâtre de VoltaireChapitre 241 sur 339 · A MONSEIGNEUR LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU

l'AIR DE FRANCE, PREMIER GENTILHOMME DE I.A CHAMBRE DU ROI, COMMANDANT EN LANGUEDOC, I.'uN DES 4<> DE i/aCADEMIE.

Je voudrais, monseigneur , vous présenter de beau marbre comme les Génois *, et je n'ai c^ue des figures chinoises à vous offrir. Ce petit ouvrage ne paraît pas fait pour vous ; il n'y a aucun héros dans cette pièce qui ait réuni tous les suffrages par les agréments de son esprit, ni qui ait soutenu une république prête à succomber, ni qui ait imaginé de renverser une colonne anglaise avec quatre canons. Je sens mieux que personne le peu que je vous offre; mais tout se pardonne à un attachement de quarante années. On dira peut-être qu'au pied des Alpes, et vis-à-vis des neiges éternelles, où je me suis retiré, et où je devais n'être que philosophe , j'ai succombé à la vanité d'imprimer que ce qu'il y a eu de plus brillant sur les bords de la Seine ne m'a jamais oublié. Cependant je n'ai consulté que mon cœur; il me conduit seul; il a toujours inspiré mes actions et mes paroles : il se trompe quelquefois, vous le savez ; mais ce n'est pas après des épreuves si longues. Permettez donc que , si cette faible tragédie peut durer quelque temps après moi, on sache que l'auteur ne vous a pas été indifférent; permettez qu'on apprenne que, si votre oncle fonda les beaux-arts en France, vous les avez soutenus dans leur décadence.

L'idée de cette tragédie me vint, il y a quelque temps , à la lecture de l'Orphelin de Tchao , tragédie chinoise , traduite

1 Les Génois avaient érigé une statue à Richelieu pour sa défense de leur ville en 1747 : voyez ma note, tome XXIV, page 129. B.

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par le P. Prémarc ', qu'on trouve dans le recueil que le P. du Halde a donne au public. Cette pièce chinoise fut composée au quatorzième siècle, sous la dynastie même de Gengis-kan : c'est une nouvelle preuve que les vainqueurs tartares ne changèrent point les mœurs de la nation vaincue ; ils protégèrent tous les arts établis à la Chine : ils adoptèrent toutes ses lois.

Voilà un grand exemple de la supériorité naturelle que donnent la raison et le génie sur la force aveugle et barbare; et les Tartares ont deux fois donné cet exemple; car lorsqu'ils ont conquis encore ce grand empire, au commencement du siècle passé, ils se sont soumis une seconde fois à la sagesse des vaincus ; et les deux peuples n'ont formé qu'une nation , gouvernée par les plus anciennes lois du monde: événement frappant , qui a été le premier but de mon ouvrage.

La tragédie chinoise qui porte le nom de V Orphelin est tirée d'un recueil immense des pièces de théâtre de cette nation : elle cultivait depuis plus de trois mille ans cet art, inventé un peu plus tard par les Grecs , de faire des portraits vivants des actions des hommes , et d'établir de ces écoles de morale où l'on enseigne la vertu en action et en dialogues. Le poème dramatique ne fut donc long-temps en honneur que dans ce vaste pays de la Chine , séparé et ignoré du reste du monde, et dans la seule ville d'Athènes. Rome ne le cultiva qu'au bout de quatre cents années. Si vous le cherchez chez les Perses , chez les Indiens % qui passent pour des peuples inventeurs ,

'L'édition originale porte Brémare. C'est mie faute qui, depuis i"j55, s'est répétée d'édilion en éditions jusques en 1825. Elle avait cependant été signalée dans le Mercure de 1755 , décembre , tome Ier, page 218: la traduction du P. Prémare, imprimée d'abord dans la Description de la Chine , a été réimprimée , eu 1755 , ainsi que je l'ai dit, dans mon Avertissement. B.

2 L'art dramatique n'était point inconnu des Indiens. Nous avons les Chefs-d'œuvre du théâtre indien , traduit de l'original sanscrit en anglais, par M. H.- H. JVilson , et de l'anglais en français par M. A. Langlois, 182 S, deux volumes in-8°. M. Chezy vient d'imprimer en sanscrit, avec une traduction française, la Reconnaissance de Sacountala, i83o,in-4°. Une traduction de Sacontala, ou V Anneau, faite par Bruguières de Sorsum, d'après la traduction de W. Jones , avait paru en x8o3 , in-8°. B.

l\ol\ ÉPITRE DEDICATOIRE.

vous ne l'y trouvez pas ; il n'y est jamais parvenu. L'Asie se contentait des fables de Pilpay et de Lokman , qui renferment toute la morale, et qui instruisent en allégories toutes les nations et tous les siècles.

Il semble qu'après avoir fait parler les animaux, il n'y eût qu'un pas à faire pour faire parler les hommes, pour les introduire sur la scène, pour former l'art dramatique: cependant ces peuples ingénieux ne s'en avisèrent jamais. On doit inférer de là que les Chinois, les Grecs , et les Romains, sont les seuls peuples anciens qui aient connu le véritable esprit de la société. Rien, en effet, ne rend les hommes plus sociables, n'adoucit plus leurs mœurs , ne perfectionne plus leur raison , que de les rassembler pour leur faire goûter ensemble les plaisirs purs de l'esprit : aussi nous voyons qu'à peine Pierrele-Grand eut policé la Russie et bâti Pétersbourg, que les théâtres s'y sont établis. Plus l'Allemagne s'est perfectionnée, et plus nous l'avons vue adopter nos spectacles : le peu de pays où ils n'étaient pas reçus dans le siècle passé n'étaient pas mis au rang des pays civilisés.

L'Orphelin de Tchao est un monument précieux qui sert plus à faire connaître l'esprit de la Chine que toutes les relations qu'on a faites et qu'on fera jamais de ce vaste empire. Il est vrai que cette pièce est toute barbare en comparaison des bons ouvrages de nos jours; mais aussi c'est un chefd'œuvre, si on le compare à nos pièces du quatorzième siècle. Certainement nos troubadours, notre basoche, la société des enfants sans souci, et de la mère-sotte, n'approchaient pas de l'auteur chinois. Il faut encore remarquer que cette pièce es* écrite dans la langue des mandarins, qui n'a point changé , et qu'à peine entendons-nous la langue qu'on parlait du temps de Louis XII et de Charles VIII.

On ne peut comparer l'Orphelin de Tchao qu'aux tragédies anglaises et espagnoles du dix-septième siècle, qui ne laissent pas encore de plaire au-delà des Pyrénées et de la mer. L'action de la pièce chinoise dure vingt-cinq ans , comme dans les farces monstrueuses de Shakespeare et de Lope de "Vega , qu'on

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a Dominées tragédies; c'est un entassement d'événements incroyables. L'ennemi de la maison de ïchao vent d'abord en faire périr le chef en lâchant sur lui un gros dogue, qu'il fait croire être doué de l'instinct de découvrir les criminels, comme Jacques Aymar, parmi nous, devinait les voleurs par sa baguette. Ensuite il suppose un ordre de l'empereur, et envoie à son ennemi Tchao une corde, du poison, et un poignard ; Tchao chante selon l'usage, et se coupe la gorge, en vertu de l'obéissance que tout homme sur la terre doit de droit divin à un empereur de la Chine. Le persécuteur fait mourir trois cents personnes de la maison de Tchao. La princesse, veuve, accouche de l'orphelin. On dérobe cet enfant à la fureur de celui qui a exterminé toute la maison , et qui veut encore faire périr au berceau le seul qui reste. Cet exterminateur ordonne qu'on égorge dans les villages d'alentour tous les enfants, afin que l'orphelin soit enveloppé dans la destruction générale.

On croit lire les Mille et une Nuits en action et en scènes ; mais, malgré l'incroyable, il y règne de l'intérêt; et, malgré la foule des événements, tout est de la clarté la plus lumineuse : ce sont là deux grands mérites en tout temps et chez toutes nations ; et ce mérite manque à beaucoup de nos pièces modernes. Il est vrai que la pièce chinoise n'a pajs d'antres beautés : unité de temps et d'action, développements de sentiments, peinture des mœurs, éloquence, raison, passion, tout lui manque; et cependant, comme je l'ai déjà dit, l'ouvrage est supérieur à tout ce que nous fesions alors.

Comment les Chinois, qui, au quatorzième siècle, et si long-temps auparavant , savaient faire de meilleurs poèmes dramatiques que tous les Européansa, sont-ils restés toujours dans l'enfance grossière de l'art, tandis qu'à force de soins et de temps notre nation est parvenue à produire environ une douzaine de pièces qui, si elles ne sont pas parfaites, sont pourtant fort au-dessus de tout ce que le reste de la terre a

a Le P. du Halde, tous les auteurs des Lettres édifiantes, tous les voyageurs , ont toujours écrit Européans ; et ce n'est que depuis quelques années qu'on s'est avisé d'imprimer Européens.

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jamais produit en ce genre? Les Chinois, comme les autres Asiatiques, sont demeurés aux premiers éléments de la poésie, de l'éloquence, de la physique, de l'astronomie , de la peinture, connus par eux si long-temps avant nous. Il leur a été donné de commencer en tout plus tôt que les autres peuples, pour ne faire ensuite aucun progrès. Ils ont ressemblé aux Egyptiens, qui, ayant d'abord enseigné les Grecs , finirent par n'être pas capables d'être leurs disciples.

Ces Chinois, chez qui nous avons voyagé à travers tant de périls , ces peuples de qui nous avons obtenu avec tant de peine la permission de leur apporter l'argent de l'Europe , et de venir les instruire, ne savent pas encore à quel point nous leur sommes supérieurs ; ils ne sont pas assez avancés pour oser seulement vouloir nous imiter. Nous avons puisé dans leur histoire des sujets de tragédie , et ils ignorent si nous avons une histoire.

Le célèbre abbé Metastasio a pris pour sujet d'un de ses poëmes dramatiques r le même sujet à-peu-près que moi , c'est-à-dire un orphelin échappé au carnage de sa maison; et il a puisé cette aventure dans une dynastie qui régnait neuf cents ans avant notre ère.

La tragédie chinoise de l'Orphelin de Tchao est tout un autre sujet. J'en ai choisi un tout différent encore des deux autres, et qui ne leur ressemble que par le nom. Je me suis arrêté à la grande époque de Gengis-kan, et j'ai voulu peindre les mœurs des Tartares et des Chinois. Les aventures les plus intéressantes ne sont rien quand elles ne peignent pas les mœurs; et cette peinture, qui est un des plus grands secrets de l'art , n'est encore qu'un amusement frivole quand elle n'inspire pas la vertu.

J'ose dire que depuis la Henriade jusqu'à Zaïre, et jusqu'à cette pièce chinoise, bonne ou mauvaise, tel a été toujours le principe qui m'a inspiré; et que, dans l'histoire du siècle de Louis XIV, j'ai célébré mon roi et ma patrie, sans flatter ni l'un ni l'autre. C'est dans un tel travail que j'ai consumé plus

1 Les Héros danois. P>.

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de quarante années. Mais voici ce que dit un auteur chinois traduit en espagnol par le célèbre Navarette :

« Si tu composes quelque ouvrage, ne le montre qu'à tes « amis: crains le public et tes confrères; car on falsifiera, on « empoisonnera ce que tu auras fait, et on t'imputera ce que « tu n'auras pas fait. La calomnie, qui a cent trompettes, les « fera sonner pour te perdre, tandis que la vérité, qui est « muette, restera auprès de toi. Le célèbre Ming fut accusé « d'avoir mal pensé du Tien et du Li , et de l'empereur Vang; « on trouva le vieillard moribond qui achevait le panégyrique « de Vang, et un hymne au Tien et au Li , etc. »

PERSONNAGES

GENGIS-KAN, empereur tartare.

OCTAR, |

OSMAN, Jg«™««««- ZAMTI, mandarin lettré.

IDAMÉ, femme de Zamti.

ASSELI, attachée à Idamé.

ÉTAN, attaché à Zamti.

La scène est dans un palais des mandarins, qui tient au palais impérial, dans la ville de Cambalu, aujourd'hui Pékin.

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